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Amy fait de la résistance

Une drôle de visite investissait les salles désertées
du Musée des Augustins, samedi,
menée par Cécile Naud et Céline Verdier.

On pourrait l'appeler Amy, cette Amazone imaginaire, modèle générique des farouches guerrières qui, dans la vieille mythologie grecque, se firent massacrer par Héraclès après qu'il eut volé sans trop d'effort la ceinture d'or de leur reine Hippolyté. Juste pour le plaisir du titre, puisque personne, samedi soir aux Augustins, ne se permit ce surnom un poil familier que l'ambiance d'une histoire inquiétante – Le cri de l'Amazone, justement – et des salles pleines d'échos auraient rendu assez incongru, et qu'il s'agit bien d'un récit de résistance, quoique assez louftingue. Mais commençons par le début.

Le public a déserté les salles du musée lorsque de nouveaux visiteurs s'amassent comme des conspirateurs dans le cloître de l'ancien couvent, piétinant avec expectative au côté des gargouilles jusqu'à ce qu'elle arrive : Martine Hulotte, guide s'il faut en croire sa veste pimpante sévèrement boutonnée jusqu'au menton, ses collants à motif de fougères et, surtout, la lampe frontale posée en diadème au sommet de son crâne comme l'énorme réflecteur de spéléologue qu'elle tient à la main. "Vous êtes nombreux !", s'étonne-t-elle. "Ah j'pensais pas !" Et d'embarquer tout ce petit monde dans l'escalier aux rampes interminables – "Y en a dix-huit comme ça... Non, je rigole" – jusqu'à la Salle Bleue où attend Mlle... comment, déjà ? Valenne, quelque chose dans le genre, documentaliste à cheveux tirés, lunettes et chemisier à froufrous.
L'histoire qu'elles content alors, l'hystérie à peine réfrénée par le souci des bonnes manières et une sévérité naturelle, est à peine croyable : les oeuvres sont vivantes, messieurs-mesdames, et Amazone, oui, Amazone elle-même a quitté le tableau de Verbeeck, n'y laissant qu'un cheval esseulé et un chien puant. Leur effarement atteint son comble lorsqu'une porte spatio-temporelle s'ouvre, les attire dans l'oeuvre et les confie aux bons soins du chien devenu une manière de psychopompe.
Ce qui suit effraierait l'âme la plus rassise. Ce ne sont que petits bonshommes et petites bonnes femmes tout nus, tonnante voix divine, promesse de Déluge et exhortation à vénérer Tragédie. Au diable le bucolique Cornelisz, voici les égarées nues dans la boue, cherchant à éclairer le mystère parmi les Bacchantes au regard "triste et monocorde" de van Poelenburgh, croisant un gardien aux traits d'Hylas et trouvant le sens de leur mission auprès de deux rois philosophes à l'histoire elle-même assez contournée – sardines salées, cruche d'eau et femme morte, passons.
Tragédie, donc, cette infâme, aurait interdit joie, chant et nudité au profit d'un ordre sévère à sa gloire dédié, et Amazone serait partie organiser cette Résistance à laquelle appartiennent désormais et les deux guides, et leur public. Un choeur initiatique chanté dans l'obscurité conspiratrice d'une dernière salle scelle l'union sacrée contre Tragédie et ses terribles desseins, le retour au monde semble une deuxième naissance après l'obscur et l'écho.

Il n'y a pas de hasard, se dit-on en se rappelant Cécile Naud dans Battements d'elles ou Contes en valise, il y a quelques années et mois au théâtre du Grand Rond – ce même Grand Rond où l'on vit, au début de ce mois, un Frédéric Naud de même famille (Ma mère l'ogre, le sourire du fou, le Grand Merdier), lequel sera l'invité du Musée des Augustins en mai, pour la prochaine édition de Festam et une nouvelle création d'entre tableaux dont Saint Jean Chrysostome devrait être un des héros.
En attendant, c'est une délicate loufoquerie que ce Cri de l'Amazone, théâtre de presque rue débarqué en salle non de spectacle, mais de musée. Il s'agit bien sûr pour ce dernier de s'ouvrir à de nouveaux publics en évitant l'embûche des images fausses, cette apparence de componction érudite et poussiéreuse trop souvent attachée aux expositions d'art ancien. Il s'agit aussi bien, pour les artistes du vivant, de se confronter à la gageure d'une création soumise aux contraintes d'un espace particulier, immense, trompeusement clair ou obscur, vibrant d'échos, dans le respect des oeuvres et de règles de sécurité quelque peu draconiennes.
Une réussite, comme souvent dans ces circonstances, tant la contrainte enrichit la créativité. Modeste dans ses moyens comme dans ses prétentions, Le cri de l'Amazone s'appuie sur le prétexte de quelques oeuvres choisies, le talent des comédiennes et l'atmosphère très particulière née des caractéristiques de l'espace physique comme du rapport au public un poil décalé que suscite ce vrai faux spectacle aux allures de fausse vraie visite. L'assistance, elle, se laisse embarquer, enchantée du privilège qu'il y a à parcourir le musée comme seuls ses gardiens peuvent le faire, délicieusement égarée dans un dédale d'espace et d'échos qu'aucune salle de spectacle ne lui offrira jamais, tourneboulée jusqu'à accepter de chanter en choeur quelque ancien péan.
Et l'on se prend à regretter de ne pas voir l'initiative plus suivie – sans trop tout de même, pour ne pas galvauder le plaisir – et étendue à d'autres espaces et d'autres types d'oeuvres. Cela viendra peut-être, sans doute... La Résistance continue. II

Jacques-Olivier Badia

Le cri de l'Amazone
Mlles Valenne et Hulotte. (Photos Djeyo / Le Clou dans la Planche)









Visite-théâtre
Le cri de l'Amazone
De et avec Cécile Naud et Céline Verdier.
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Le cri de l'Amazone 2