Notant (une fois de plus), à l'occasion de la création de La mastication des morts au théâtre Jules-Julien, la place éminente qu'occupe la Grande Faucheuse dans la littérature, nous faisions remarquer que seul l'amour, "cette autre mort et seul remède à la première, par l'oubli", pouvait lui faire pièce.
Démonstration immédiate par l'exemple, quand les hasards de la programmation amènent sur les planches du théâtre du Pont Neuf Coups de foudre, histoire d'amours écrite par Jean-Pierre Lafon et portée sur scène par la compagnie d'amateurs Takykardy. Sans guère de bonheur...
A, B, C, etc.
"Bonjour. Je suis content de voir que vous êtes venus." C'est qu'il est difficile de parler seul, surtout lorsqu'on veut faire confidence de "choses intimes". Et le bon docteur A en a, des choses à dire... De ses compagnes, de leurs trop semblables histoires communes : B, la rouquine connue par la grâce d'un croche-pied, C la journaliste fascinée par ses "méthodes", la blonde D transportée et installée comme une poupée dans le récit. Et c'est encore omettre E, F et tout l'alphabet de la séduction.
A chaque fois c'est la même chose, chacune est belle, la plus belle de toutes les femmes qu'il a connues – "quel regard, quelle taille, quelle croupe !" Mais à chaque fois la même chose, quand Maman s'obstine à téléphoner au pire moment, autant dire tout le temps, comme si son grand garçon ne pouvait pas se débrouiller tout seul avec sa marque de rouge à lèvres aux commissures. A chaque fois la même chose encore, puisque chacune a eu un père mais disparu, en conserve la douleur d'un vide impossible à combler malgré l'amour, la gentillesse, le désir de comprendre et aider.
La même chose surtout, à chaque fois, quand le même scénario se répète encore et encore, passant à quelques détails près par les mêmes étapes : rencontre et séduction, amoureuse passion, lente instauration d'un rapport de domination de l'un – de lui – sur l'autre, rupture inéluctable dans la colère et les cris. Pendant ce temps Maman appelle, soumise à la violence croissante d'un Papa perdu de boisson, paranoïaque et furieux. En pure perte, quand le fruit de ses amours n'entend que le fracas de ses propres passions. "Bonjour. Je suis content de voir que vous êtes venus."
"Vous souffrez ? – Oui, j'ai mal là."
Content, le public l'est moins. Il y avait pourtant une bonne idée dans cette histoire dont le caractère volontairement cyclique, répétitif, presque obsessionnel, visait à mettre en lumière le "toujours la même chose" de l'amour mal vécu. Hélas... Le texte lui-même peine à tenir son fil bien tendu, autant par un manque de développement qui aurait accentué l'aspect mécanique, incoercible du processus, que par le peu de tension des dialogues et des situations.
Le reste ne vaut guère mieux. Le Clou, on le sait, n'a guère de goût pour les étiquettes et ignore volontiers celles d'amateur ou de professionnel de la scène. Ces Coups de foudre, hélas encore, se ressentent de ce qu'on ne peut que qualifier d'amateurisme. Passe encore pour la mise en scène, dont l'organisation autour d'un écran translucide séparant premier et second plan, les mondes parallèles du docteur A et de sa mère, est assez pertinente.
Quant au reste, on aimerait pouvoir reprocher aux comédiens de trop peu jouer, jouer à côté ou sur-jouer ; encore faudrait-il pour cela qu'ils jouent, au lieu de plaquer maladroitement mimiques hésitantes et gestuelle mal assurée sur les dialogues de peu d'appui, occupant précautionneusement, presque craintivement, l'espace trop étroit. Quelques-uns, de temps en temps, atteignent un niveau honorable de crédibilité : la blonde D, le bon docteur, Papa Maman à l'occasion, mais trop peu et trop peu souvent pour donner vraiment chair à leurs personnages.
A quoi il faut ajouter, troisième hélas, l'irruption de la sempiternelle vidéo, dévidant en léger décalage un parallèle de chaque scène enregistrée on ne sait où, ailleurs, sous un angle légèrement différent. Plus frénétique, accélérée, obsessive, l'image eût accentué avec bonheur le caractère invincible et psychotique de cette mécanique amoureuse ; plus indiscrète, fouineuse, fouailleuse, elle eût placé le spectateur dans la position de voyeur ; collant étroitement aux scènes, voire filmée en direct, elle y aurait verrouillé le regard jusqu'au malaise. Telle qu'elle est, ce n'est qu'une pollution visuelle dont l'oeil se détache avec soulagement et qu'il abandonne bien vite à son inutilité.
Répétons-le, il y a dans ces Coups de foudre à répétition une idée potentiellement fertile. Mais pour l'heure, une idée seulement. II
Jacques-Olivier Badia