Actualité critique du spectacle vivant / Grand Toulouse
Coup d’œil
sur Coup de Chapeau
(Suite de l'article)
L’on fut ensuite en clownesque compagnie, le rouge des rideaux zigue-zigue se réfugiant tout entier dans l’appendice de Pilipone, clown tragédophile et Gérardomaniaque interprétée par Pascale Pistorio, dans une mise en scène d’Anne-Marie Bernard. La scène se peuple de piquets de bois, d’une espèce de penderie, puis de photos du temps jadis – quand les grands de grands et grandes de grandes étaient bien vivants, les Marilyn, les Joplin et surtout… Gérard Philippe, le Gégé à sa Pilipone.
On a beau être clown on en est pas moins femme. Pilipone craque quand le regard photographique de Gérard croise le sien. N’en déplaise à son insupportable mère, la clownette est une artiste dans l’âme et a le cœur à la tragédie – "j’aimerais bien être immolée sur scène", soupire-t-elle, caressant l’idée de jouer Iphigénie. De fait, Pilipone a la bouche pleine d’alexandrins, la malle bourrée de costumes potentiels et la tête débordant de rêves. La scène ? sa salle de cours improvisée et le public, sa classe de comédiens. Va falloir s’y mettre !
Après une Pascale-Henriette ébouriffante, une Pascale-Pilipone des plus attendrissantes.
En ouverture du deuxième soir, la plume remarquable de Daniel Pennac, avec le monologue Merci interprété par Jean-Marie Combelles. Petit faible du Clou pour ce spectacle humoristique tournant méticuleusement autour d’un motif linguistique, pragmatique voire littéraire, à en croire l’auteur : le remerciement, et en particulier les remerciements d’usage après la remise d’un prix.
Le supposé lauréat s’inscrit en faux contre les discours galvaudés constituant un "genre à part entière" qu’il s’emploie à caractériser : un genre "centrifuge, au sens ondulatoire du terme", avec ses trois cercles de destinataires intournables ; un genre redondant, voué à la tautologie ; enfin, un genre étroitement lié au topos de la modestie affectée.
On quitte le terrain de la remise de prix pour s’aventurer sur ce fondement de notre communication occidentale, gestus quotidien évidé par l’usage, se prêtant aux rapports les plus hypocrites. On note aussi que l’auto-remerciement et le verbe réfléchi "se féliciter" sont exclusivement d’emploi ministériel… Bref, Pennac prend le mot à la loupe et en explore les contours avec l’humour subtil qu’on lui connaît. Une petite baisse de régime vers la fin du spectacle, mais une bonne prise en main de ce texte dense et un ensemble des plus convaincants.
Au plafond clignote un malicieux "applaudissez" : on ne se fait pas prier et on le… remercie pour ce très agréable moment de décorticage.
Changement de registre et de forme avec la lauréate Martine Amanieu, qui nous venait de Bordeaux avec Pour voix seule, monologue écritpar l’italienne Suzanne Tamaro. Dans les rangs du public, les éclats de rire font place à un silence religieux : parole adressée depuis un fauteuil à une interlocutrice invisible, parole sans âge, ou plutôt de tous les âges. En cette très vieille dame parlent l’enfant qu’elle fut, la jeune femme, l’épouse, la mère… Dans un repli sur la prise de parole même, elle explique comment elle dut raconter, à une journaliste, l’histoire douloureuse de sa vie.
"Désormais je craquais de l’intérieur comme une vieille barque", sous le poids d’un passé si difficile à mettre en mots. Enfance fragilisée par la folie d’une mère internée, jeunesse frappée par le nazisme, qui en emporte, de ses amours : tandis que son père réussit à s’enfuir, sa mère et son jeune époux juif connaissent moins de chance.
Elle le retrouvera, son mari, mais atteint au plus profond de lui-même, mangé de l’intérieur, ayant déjà fait ses adieux à la vie. Et l’enfant, Séréna, n’aura-t-elle pas payé son tribut à l’histoire, elle aussi, à sa manière ? Une existence rythmée par les drames, mais le oui à la vie malgré tout, un acquiescement terrible d’entêtement, d’obstination jusque dans le sourire – victoire sur le tragique de l’Histoire.
Pas de larmes ni d’éclats pathétiques dans cette interprétation saisissante de ténuité. Tout se trame dans l’inflexion oscillante de la voix, qui s’octroie les pauses de l’âge comme de l’émotion, les remuements de doigts perclus d’arthrite et jusqu’à la façon de remuer les lèvres, un travail remarquable et bluffant de la part d’une comédienne beaucoup plus jeune que son personnage… Davantage que le texte lui-même, c’est cette interprétation mesurée qui a convaincu le jury : beaucoup de subtilité face à un monologue difficile, dont l’écueil principal était la tentation du registre tragique.