accueil/critiquesà veniragendaaccueil à côtésliens

La fillette
et le conquistador

"J'ai des faims de toi difficiles / Des fois ça veut pas rentrer /
(...) Tu m'as conquis j't'adore / Tu m'as conquis j't'adore."
Alain Bashung, SOS Amor


Le Printemps du Rire, c'est un peu le grand bazar de l'humour, l'emportez-moi-ça de la rigolade, "y en a pour tous les goûts y en a pour toutes les bourses !" Pensez donc : vingt-quatre salles dessalées, soixante-huit spectacles spectaculés, cent trente-sept représentations représentées (c'est le site du festival qui le dit, avec une fierté non dissimulée et somme toute plutôt légitime), une chatte n'y retrouvera pas ses petits et le spectateur, pas toujours ses humoristes préférés.
Tant pis. Pour ceux qui aiment Trinidad, la pétulante Bernette (à défaut d'être Claudette, n'est-ce pas...) du "Fou du Roi" sur France Inter, l'adresse est celle du café-théâtre Les Minimes où se donne sa Conversion de la cigogne – titre mystérieux s'il en est, derrière lequel se cache un spectacle aussi sensible qu'hilarant.


Ode à l'ovaire-balancelle
La voix l'a dit, vieille et rauque : "N'oublie pas, petite, dis-le à tout le monde." Alors voici Trinidad à quoi ? huit ans, coiffure à couettes, chemise de nuit à chiens et chats et la ferme intention de ne pas aller se coucher tout de suite – surtout pas avec la poupée, cette "pétasse blonde", quand son livre est plein de beaux chevaliers en armure. Bon, la baffe maternelle assénée avec entrain emportant un certain pouvoir de conviction, la donzelle obéit.
N'empêche que ses rêves, les vrais, ne la portent pas vers le mariage et le passage d'aspirator, mais vers le beau métier de Claudette, la découverte de l'Amérique du Sud en sac à dos et les armures. Comme celle de cet ancêtre conquistador qui doit bien traîner dans ses gènes d'Espagnole, tiens. Impec – "Je suis dans le ventre de Maman, je me balance sur ses ovaires..." Ainsi vont les flash-back : naissance, choix de prénom, parents foireux mais marraine géniale, le décor est campé.
1978, Claude François disparaît, Trinidad ne sera jamais Claudette. L'adolescence pointe son nez boutonneux, ça pousse de partout et les questions avec, auxquelles Mamie – "trois fois mariée, trois fois veuve ; ça c'est de la femme !" – répond avec une franchise bien culottée. A vingt ans, veut être artiste, déteste cet âge de m..., cherche l'amour par la poésie. Trouve Didier, perd la poésie. Eh oui, "l'amour rend aveugle et les contes de fée rendent conne." Fermez le ban.
Et passe le temps au gré des déceptions. Jusqu'à ce que débarque dans sa vie maître Dong. Vien Dong. Chinois, comme on le devine. Sage, c'est bien le moins. Grand pourvoyeur d'adages et de thé, les premiers non sans rapport avec le résultat de la consommation du second. Maître Dong qui la poussera au voyage intérieur dans les âges de sa vie jusqu'à trouver, enfin, le conquistador et son secret, sa voie dans l'existence. Noir.

"Et en plus, elle a pas d'humour !"
Ce clou-ci n'est pas allé poser la question, mais voilà qui sent bon l'autobiographie. Décalée, certes, et même franchement dévoyée, réécrite qui sait, "humorisée", mais autobiographie tout de même, au minimum autofiction inspirée de faits réels. Et c'est un assez étrange plaisir.
Etrange car Trinidad y fait d'un côté la preuve de ses talents habituels : une énergie à tout casser, un talent remarquable pour l'évocation parodique de chanteuses et femmes diverses, oubliées ou moins – Nana Mouskouri, Karen Chéryl, Jane Birkin, France Gall, Denise Fabre et l'on en passe des brouettes – le sens de la formule autant que de l'observation, enfin un petit côté transformiste que soutient un débit verbal capable d'atteindre des vitesses insoupçonnées.
De l'autre côté, on est bien loin de Peut-on avoir été conçu dans l'amour et faire la gueule dans les transports en commun ?, que donnait le même lieu il n'y a pas si longtemps, avec ce fil d'inspiration introspective et familiale, plus propice à la demi-teinte qu'au déboyautage à grand fracas. L'ensemble fait donc preuve d'une balance inattendue entre rire à franche goulée et tonalités douces-amères, à tout le moins teintées d'une certaine mélancolie. Sans que, précisons-le clairement à l'attention des inquiets, cela nuise le moins du monde à la qualité de la chose.
Le micro, lui, aura fait des siennes : trop fort au début, intermittent à la fin – bon, ce sont des choses qui arrivent. La voix, pas assez chauffée au début, quelques siennes aussi sur les premières chansons. Et l'on se demande pourquoi Trinidad s'obstine à ces changements de costumes infernaux et finalement peu utiles, quand son talent lui permettrait amplement de caractériser ses personnages d'un trait unique, d'un seul accessoire. Qu'importe. L'Ibère du Printemps se prête dans ce spectacle longtemps attendu à l'expression d'une sensibilité dont les clairs-obscurs ne se refusent pas aux éclats de rire, son one woman show aux délices de la multiplicité. Un beau moment de rire et de moins-rire. II

Jacques-Olivier Badia

La conversion de la cigogne
Trinidad, conquistadorette. (Photos Djeyo / Le Clou dans la Planche)













Humour - Le Printemps du Rire
La conversion de la cigogne
De et avec Trinidad.

Durée 1h30.

galerie d'imagesportrait (vide)interview (vide)
La conversion de la cigogne