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Classicisme de l'extravagance

Extravagant, La Fontaine ? Peut-être pas tant que ça,
mais assurément plus comique qu'on ne croit, comme
le démontre Jean-Louis Manceau au Chapeau Rouge.
"La cimaise, ayant chaponné tout l'éternueur, se tuba fort dépurative quand la buxacée
fut verdie : pas un sexué pétrographique morio de moufette ou de verrat (...)"
Raymond Queneau, La cimaise et la fraction

Qu'eût été le bon Raymond, ce grand tournebouleur de mots, si le bon Jean et quelques autres ne l'avaient précédé ? Rien ne sert d'inventer l'oulipienne technique dite "du S+7" (prendre tous les substantifs d'un texte, leur substituer le septième substantif suivant pris dans un dictionnaire donné – le principe s'étend avec bonheur aux verbes, adjectifs et adverbes), il faut lui trouver oeuvre à laquelle s'appliquer. Lamartine et son lac en souffrirent un peu, plus encore la cigale et la fourmi de la célèbre fable, devenues cimaise, fraction et joliment absurdes. Patrick Guinand, pour l'adaptation, et Jean-Louis Manceau à l'interprétation, n'ont pas cherché si loin, se vouant seulement à dégager par l'alliance des textes et le jeu qui les porte ce que les fables de La Fontaine peuvent connaître d'extravagance. Coiffées, en l'occurrence, d'une perruque dans l'ombre du Chapeau Rouge.

"Je chante les héros dont Esope est le père."
Pour emprunteur qu'il fut, le fabuliste sut rendre à Esope ce qui appartenait à bien d'autres, et faire dire par l'animal ses quatre vérités à l'homme. En quelle quantité ! Deux cent quarante histoires, pas une de moins, parmi lesquelles les conteurs d'aujourd'hui ont choisi douze ou quinze textes, les uns célèbres – Le rat des villes et le rat des champs, La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf, Le héron, Le lièvre et la tortue – d'autres connus par les proverbes qui en naquirent ("Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras", Le petit poisson et le pêcheur), les derniers méconnus.
A partir de quoi ce ne sont plus que leçons, morales et courtisanes goguenardises, dévalant pêle-mêle dans un grand embrouillamini zoologique et, parfois, humain. Il y a là outre lièvre, rat, corbeau ou renard, des cormorans et un carpeau, de l'huître et de l'écrevisse, veuves, jeunes filles à marier, ivrogne et commères : toute une zoologie, toute une sociologie, décrites d'un ton plaisant avec force dentelles et gestes enroulés/ampoulés de petit marquis.
Les deux compères de scène, en effet, n'ont pas cherché la relecture et boudé les froideurs contemporaines au profit du costume d'époque. Les bottes sont hautes, cavalières, à revers, les manches bouffantes et à crevés, le pourpoint moiré sous le col curieusement janséniste, la perruque abondante. En guise de décor, un plateau dont l'ordonnance rappelle les "tables mises" hollandaises du Grand Siècle, natures mortes monochromes dont le camaïeu s'éclaire d'un citron jaune, d'une pomme rouge, et comporte toujours au moins un verre (pour les reflets) et un couteau prêt à tomber (pour la profondeur). Tout y sert à son heure : l'oeuf et le citron, la cloche de verre, les huîtres et la nappe ; même la coupe de fruits révèle bientôt sa vraie nature, celle d'une carapace de tortue désormais inapte à quelque course que ce soit.


"Puisqu'il est des vivants, ne songez plus aux morts."
"On le savait, ce qu'il a dit, mais pas sur ce ton", fait remarquer une dame à la fin, avant de demander : "Ç a s'appelle comédien, ce qu'il a fait ?" Eh oui, cela s'appelle indubitablement comédien... Car Jean-Louis Manceau, excellent acteur, se fait plaisir avec un jeu poussé, mais point trop outré, classique dans ses techniques et exploitant sans en oublier une toutes les ressources de la mimique, de la posture et du travail avec le décor et l'accessoire. Ainsi la nappe, par exemple, est-elle non seulement nappe mais linceul, drap de couche conjugale, suaire ectoplasmique et l'on en passe. Ainsi l'oeuf dur, cogné au front, suscite-t-il "oh" et "ah", tandis que chaque vers célèbre, marqué d'un petit air complice, s'accompagne du murmure des voix le répétant en un réflexe presque pavlovien.
Rien de nouveau sous le soleil des planches (un soleil de belles lumières, elles aussi classiques mais impeccables, de Dominique Prunier), mais de l'assuré, de l'énergique, de la constance et de la cohérence dans l'intention de rendre leur humour à ces textes affadis par mille ânonnements sur les bancs d'école. Au-delà, même, de ce qu'ils pouvaient comporter de comique, Loulou Quatorze ayant tout de même désigné à sa Cour les bornes de la moquerie, et fort clairement. Et si l'assistance, cet après-midi là, était un peu chenue, le spectacle plaira à tout âge à partir de celui de raison : aux plus anciens, donc, par nostalgie ; et aux plus jeunes, qui y découvriront des fables nouvelles pour certaines, pour les autres moins rébarbatives que dans leurs livres, et un La Fontaine bien vivant.
Pour ceux qui auraient goûté l'exercice, signalons enfin que le théâtre Jules-Julien présentera le 6 mars à 10h30, 14h30 et 20h30, une création hautement louftingue concoctée par l'excellent Patrice Merle (En même temps, Cahin Caha) à partir de quinze fables.
"(...) Vous chaponniez ? J'en suis fort alarmante. Eh bien ! débagoulez maintenant !" (Ibid.) II

Jacques-Olivier Badia

La Fontaine ou le conteur extravagant
Jean-Louis Manceau, ou La Fontaine ? (Photos Djeyo / Le Clou dans la Planche)







Théâtre
La Fontaine ou le conteur extravagant
D'après les Fables de Jean de La Fontaine
Adaptation et mise en scène : Patrick Guinand.
Interprétation : Jean-Louis Manceau.
Création lumières : Dominique Prunier.

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