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Le Conte d'hiver
fait chaud au cœur


Né de l'improvisation, tombé de réalité en utopie,
Le Conte d'hiver de Shakespeare prend sous la direction
de Lilo Baur une forme généreuse et inspirée.

La troupe de Lilo Baur a joué, jeudi au TNT, une version du Conte d'hiver de Shakespeare, dans une traduction de Bernard-Marie Koltès, d'une remarquable sobriété.
Voici les mots d'une des comédiennes, durant le bord de scène après la représentation : "Il ne s'agit pas de moi ici, il s'agit de nous." Les acteurs, Hélène Cattin (suisse), Renata Ramos Maza (mexicaine), Gaïa Termopoli (italienne), Ludovic Chazaud et Pascal Dujour (français), Ximo Solano (espagnol), Mich Ochowiak (polonais), Kostas Philippoglou (grec) et Gabriel Chamé Buendia (argentin) ont illustré à merveille ces propos par un jeu en retenue, évitant de tomber dans les clichés de la tragédie, pour le premier acte, et de la comédie pour le second.
L'histoire de ce roi Leontes, malade de jalousie, entraînant la perte des siens dans le sillage de sa folie sera racontée jusqu'à dimanche.


La scène d'introduction est vue à travers le regard du prince, jeune enfant joué par un adulte, qui nous présente les personnages. "Lui, c'est mon papa. Elle, c'est ma maman." Un tour de clef imaginaire sur leur cœur suffit à les actionner. Sous les doigts du prince, ils deviennent de troublants automates qui s'animent plus tard et prennent réellement vie après l'exposition.
La distanciation, l'acceptation de la convention, les adresses directes au public, savamment dosées, tout ceci participe de l'élaboration du conte. Si Lilo Baur déclare que l'important c'est l'acteur, que tout doit venir de lui, le public n'est pas délaissé, au contraire. Ferré comme un poisson, le public.
On reconnaît bien l'école de Peter Brook, avec qui Lilo Baur a travaillé pendant plusieurs années. La mise en scène parvient à résoudre les changements de lieux incessants, dans le premier acte, grâce à l'utilisation de paravents portés, poussés par les acteurs eux-mêmes. Ils en jouent et leur jubilation à se prendre pour des Jacks in the box se fait palpable. Cet acte tragique prend des apparences de ballet. Les paravents valsent. Ils peignent des salles de château ou les prisons. Ils s'insinuent même dans les espaces de l'intime et, tournant autour de Leontes, racontent ses nuits sans sommeil et sa folie, attachées aux visions de sa femme qu'il croit, à tort, adultère.
Au deuxième acte, le mur de pierres immenses en fond de scène, qui semble inébranlable et sur lequel vont se jucher parfois les acteurs, servant de décor pour le procès de la reine, s'ouvre en deux pour laisser apparaître un ciel, un orage, une lune, des éclairs. Tout le décor est symbolique mais les lumières, la musique et les sons, tels les bruits de portes de prison ou le plouf d'un hameçon qui tombe dans l'eau sont réalistes : une façon d'ajouter un peu de naïveté à ce drame familial terrible.
En somme, le public aura eu le plaisir d'assister à un spectacle simple, généreux et sensible. Ces qualités se sont fait sentir dans un travail choral et des chorégraphies de groupe, très bien exécutés, qui rajoutaient de la poésie à la poésie de Shakespeare-Koltès.

Du théâtre de fête au TNT : scène de banquet, musique d'Albanie, de Macédoine et de Serbie, entraînante et festive, accordéon joué en acoustique, danse des paravents et de toiles... Il y en avait pour les yeux, les oreilles et le cœur.
Il est vrai que la multiplicité des accents rend parfois la réception du texte difficile ; l'équipe le reconnaît au cours de la discussion avec le public. Mais cela donne un charme et une diction qui fait entendre Shakespeare différemment, redécouvrir le français peut-être. D'autant que la langue du Grand William n'a rien de châtié et qu'elle s'accommode très bien de grivoiseries, de double sens et d'accents inattendus.
L'utilisation de la musique des Balkans, si bien interprétée ou si riche soit-elle, demeure une référence très en vogue actuellement et, par là, une facilité dans un spectacle qui n'avait rien de complaisant.
"Tous les acteurs n'accepteraient pas de faire les moutons", déclare Lilo Baur. Non seulement ces acteur-là jouent les moutons affublés de peaux de bêtes tout en bêlant, mais aussi il se fond tondre sur scène. Symboliquement, bien sûr, mais on sent bien que le maître mot chez eux est : le ridicule ne tue pas, il fait rêver.
Il fallait des acteurs aux âmes d'enfants, capables d'abnégation dans leur travail, il fallait une relation de confiance entre eux et Lilo Baur, il fallait la magie. Ce soir-là, tout était au rendez-vous. II

Marcellin

Le conte d'hiver
Une jalousie sicilienne aux dehors balkaniques. (Photos DR)




Théâtre
Le Conte d'hiver
D'après William Shakespeare.Mise en scène : Lilo Baur.
Avec Hélène Cattin, Kostas Philippoglou, Gabriel Chamé Buendia, Renata Ramos Maza, Ludovic Chazaud, Ximo Solano, Pascal Dujour, Gaia Termopoli, Michel Ochowiak.
Conception et scénographie : Lilo Baur et James Humphrey.
Assistante à la mise en scène : Clara Bauer. Cortumes : Agnès Falque. Lumières : Nicolas Widmer. Musique Michel Ochowiak.


Durée 2h avec entracte.
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Le conte d'hiver