Ferraillages/Déraillages
Créé il y a quelque lurette du côté du Pont Neuf,
Le concert (était presque) parfait revient de temps
en temps. Cette fois-ci, au théâtre du Grand Rond.
Article paru le 22 mai 2008
Cela mérite toujours d'être dit, répété, mis en exergue : on trouve de temps en temps, bien cachés dans quelque petite salle de recoin, de ces petits bijoux de scène qui font heureux l'oeil et l'oreille. Celui d'une semaine d'il y a longtemps, un hybride de concert contemporain, de théâtre et de danse de rencontre concocté par la compagnie La Muse et l'Hic, était allé se musser dans le quartier Saint-Cyprien, place Arzac, au théâtre du Pont Neuf, avant de courir le Ring, bientôt le théâtre du Grand Rond. Son titre ? Le Concert (était presque) Parfait. Ce qui ne lui rend pas justice.
On s'y présente comme à la porte
d'un château-fort futuriste et miniature, avec son donjon, son échauguette, ses remparts et sa poterne ; comme devant un castelet de marionnettes mais surdimensionné, post-industriel, lourd d'ombres profondes et de ferraille patinée ; l'un ou l'autre vibrant d'un fracas d'orage, résonnant de claquements mécaniques, de crachotements parasitaires, ronronnant, friselant sifflant. Deux personnages anonymes y vivent les épisodes fragmentés, déraillés, d'une existence d'homme-pantin parlant muet, chantant sans rime ni raison et comment dire?... musiquant.
Etranges figures que celles-là. Leurs membres, autonomes mais toujours reliés, tendent à vivre chacun de son côté : la tête sur le rempart, les pieds (en chaussettes à rayures bleues) sous la poterne, les mains derrière le donjon, le tronc montant et descendant dans le vrombissement sourd d'un élévateur d'entrepôt agrémenté de sons variés, rythmés – une elevator music, en quelque sorte, le sirupeux en moins et le nonsense en plus. Toilette et castagnettes, elles slament "ça va, ça va bien, ça va bientôt bientôt commencer" en fugue et canon mêlés sur des réverbérations, des échos aux tonalités de musique spirituelle orientaliste ; noeuds pap', métallophone, quelque chose d'un jazz touillé de berceuse, des conversations découpées, recousues au hasard... "Once upon a time, the world was round."
Le leur, de monde, ne tourne pourtant pas bien rond : on y joue de la quenotte sur fauteuil de dentiste, de la contrebasse évaporée, les chaises planent, se posent sur les murailles comme des oiseaux sur un fil, prêtes pour l'audition du candidat n° 61. Lui pratique le violon-chaîne à la mode Apocalyptica, torse nu sous son queue-de-pie, avant de laisser la place à un avatar quadrumane de Shiva ou mieux, du Dr Octopus, pour un duo-solo de tambours martiaux. L'affaire, comme il se doit dans nos contrées, finit au bistro derrière le verre, le journal et les guitares renversées, dans ce brouhaha qui est la musique du monde en marche.
Un mélange de Tati et d'Aperghis, annonce le programme. Ma foi, c'est plutôt bien vu : le cinéaste Tati – plus, peut-être, du côté de "Playtime" que de "Jour de fête" - pour l'aburde sans y toucher, le répétitif le décalé, le déraillement du quotidien ; Aperghis le compositeur pour le sériel et le concret de ses débuts, au-delà encore pour cette façon de réunir et allier sons, notes, paroles, plastique et gestuelle dans un environnement vaguant aux frontières du narratif, mi-parti de net et de flou, définissable par l'intuition plus que par la raison – l'opéra bordélique de notre temps.
Voilà qui semblera bien intellectuel, voire un poil rebutant. On aurait tort de s'y arrêter : le Concert Parfait (autant le dire comme ça) est un délice. Visuel, d'abord, par la beauté de son décor, la finesse de ses lumières qu'unifient les reflets du cuivre, le jeu très chorégraphique des gestes et des déplacements. Théâtral, pour cette succession de tableaux au fil fragile, ténu, conteurs sans histoire défilant sans la moindre rupture malgré l'absence apparente de liens entre eux, tenus par une mise en scène rigoureuse sous leurs dehors décousus. Musical et sonore, enfin : s'appuyant d'un côté sur le pur travail du son, du champ électro-acoustique, de l'autre sur la rythmique et les percussions, Guillaume Hermen et Loïc Bescond y multiplient références et clins d'oeil non seulement avec brio, mais surtout avec une cohérence rare.
Le véritable secret de ce bonheur est sans doute là, dans l'unité, l'intelligence, la cohésion du spectacle. Tout y résonne des mêmes harmoniques malgré l'éclectisme des sources et des moyens, unifié par ce qu'on ne peut que qualifier de style. Un style assuré, assumé dans tout ce qu'il a de contemporain, de prétendument difficile, allégé par l'humour et un enthousiasme de bambins.
Une seule chose y pèche, un détail mais agaçant : l'abus de langue anglaise. Il faut être anglophone, au moins rompu à la langue de Molspeare (le franglais, pour mieux dire) pour goûter toute la saveur de certains passages. Ce n'est pas bien grave, simplement dommage. Et c'est ainsi que le Concert était presque Parfait. II
Jacques-Olivier Badia