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Eloge de la connerie ordinaire

Antoine Beauville revient aux origines
et fait son Con magnifique à la Comédie Rive Droite.

"Traiter son prochain de con n'est pas un outrage, mais un diagnostic."
San-Antonio


Tout comédien d'expérience a dans son répertoire un spectacle-pantoufle : un peu ancien et défraîchi, souvent rapiécé, rafraîchi, pas le plus beau mais aussi increvable qu'indémodable – bref, un de ces compagnons fidèles de l'existence qu'on ne se résout jamais à mettre à la corbeille et qu'une longue familiarité a rendu doux, moelleux et confortable, moulé par l'usage à la forme de son interprète. La pantoufle d'Antoine Beauville (La biscotte, La cerise) est sans doute Les cons magnifiques qui, l'âge aidant, a perdu son pluriel au profit d'un singulier mensonger et revient à la Comédie Rive Droite, ripoliné par son auteur et Stéphane Batlle à la mise en scène.

"Le temps ne fait rien à l'affaire...
... Quand on est con, on est con", chantait Brassens avec sa lucidité coutumière. Le Sétois à moustaches ajoutait dans une autre chanson que "lorsqu'on est plus de quatre on est une bande de cons", oubliant pour l'occasion que certains en valent bien quatre et plus à eux seuls. Autant dire que la connerie est au monde la chose la mieux partagée, comme le démontre l'exemple de Coufouilleux-le-Haut.
Coufouilleux, village d'art et d'histoires : sa place, sa mairie, son restaurant-bar-tabac "Chez Brouillette", son église, son couvent des Ursulines, ses tongs et ses cons – pas plus que la moyenne, au demeurant, mais sans aucune exception. Il y a là le riche et vieux Grégoire, 95 ans aux prunes, époux d'une jeunesse de 70 ans de moins que lui et futur père. Du moins croit-il mordicus, le pauvre c..., être vraiment le géniteur. Le curé sur son scout – pardon, son scoot – Gérard le poivrot, forcément philosophe, Manu l'ado à la mollesse survoltée ; celui de l'ENA, habitant provisoire mais con permanent ; Papy Boundiou et son pote Roger à qui l'Ampéheu voulait supprimer le Rémi (traduction disponible à la Comédie Rive Droite sur simple présence au spectacle), ah les cons ! Boulard, l'héritier de l'usine locale de tongs, et sa charmante épouse – pas si con, celui-là, puisqu'il sut se faire veuf – et Charlie Chambertin, l'artiste du village et ses idées à la con.
A quoi il faut ajouter, bien sûr, la horde des cons ordinaires, clients de supermarché, vigiles, teufeurs, altermondialistes empipés du Larzac, cyclistes postaux du 7e arrondissement capital, vous, nous et les autres, cons sommateurs, cons sécants, cons quérants cons stipés ou cons sidérables, mais toujours aussi tant cons que contents. Et Pied-Pied, le plus poète et le plus heureux des cons.

Considérations
"Un con est un imbécile qui n'a de cet organe ni la saveur ni la profondeur", disait le regretté Desproges. Le con a pourtant ceci de commun avec le vin qu'il se bonifie en vieillissant. Non qu'il devienne moins con mais, quitte à détromper l'humoriste grincheux, son imbécillité gagne avec le temps des arômes insoupçonnables et plonge dans de tels abîmes qu'elle en confine à l'intelligence.
Le temps a donc passé sur les cons de Beauville. La pièce y a gagné une assise qui lui manquait un peu : un lieu où réunir tous ces abrutis ordinaires, une géographie que dessinent les déplacements d'un parallélépipède de bois noir, un écoulement du temps rythmé par la variété neuve des lumières, grâces en soient rendues à Stéphane Batlle.
Le reste ne change pas et s'appuie sur un petit nombre de qualités fondamentales : le talent de l'auteur pour ciseler des répliques imparables (on en oubliera quelques autres, plus attendues mais peu nombreuses) ; un jeu de cabotin clairement assumé, qui fait de la recherche de l'effet un effet en soi avec une efficacité redoutable ; un quatrième mur mis à bas au profit d'un large contact avec le public ; et quelques tours de force d'écriture dont le plus notable mêle la verve de San-Antonio à l'alexandrin de Cyrano en une "tirade des teubs" de haute volée, quand d'autres versent dans une poésie et une douceur inattendues, prouvant à leur manière que leur auteur voue à ses cons une immense tendresse et sait échapper lorsqu'il le souhaite à l'humour de corps de garde.
Ainsi Antoine Beauville prend-il le contre-pied de Frédéric Dard lorsqu'il écrivait : "Moins on est de cons, plus on vit", ne faisant avec ce Con magnifique pas tant une critique qu'un éloge de la connerie ordinaire. II

Jacques-Olivier Badia

Le con magnifique
Vie et moeurs du con ordinaire. (Photos Djeyo / Le Clou dans la Planche)








Humour
Le con magnifique
Ecrit et interprété par Antoine Beauville.
Mise en scène : Stéphane Batlle.

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Le con magnifique 2