Tout commence évidemment à New York. 1952, Stanley Donen et Gene Kelly inventent le "film musical" avec le cultissime "Singing in The Rain". De cette production estampillée Metro Goldwyn Mayer, racontant le moment crucial où le cinéma muet rencontre la parole, demeure surtout la chansonnette éponyme qu’accompagne la vision désormais mythique de Gene Kelly, Debbie Reynolds et Donald O’Connor sautillant dans les canardières, parapluie en main et soleil au visage.
Ce film, qui lui-même rendait hommage avec nostalgie aux regrettées années Trente en reprenant leur esthétique, devient aujourd’hui dans les revivals du troisième millénaire un point de départ des plus judicieux pour le Best Of Comédies musicales donné au Théâtre Lucien-Barrière.
A partir de là,
aucun des grands standards de l’histoire des comédies musicales ne manque à l’appel : ni la réécriture de Roméo et Juliette pour l’Amérique sous le titre de "West Side Story" (et qui devient à jamais l’œuvre-étalon du genre), ni l’hommage français qu’en fait Jacques Demy avec Les demoiselles de Rochefort. Ni enfin la bombe de 1978, "Grease", ses Pink Ladies et ses blousons noirs.
C’est alors toute l’histoire des mœurs occidentale qui finit par se raconter à travers ses épopées mélodiques. A chaque âge, elles offrent sa séquence "nostalgie". Au sexagénaire et septuagénaire, Hair et son refrain beatnik "Let the Sunshine In". Au quadra : Starmania et la vision d’une génération qui en a fini avec l’idéal d’une famille mondiale. En revanche, les petites bandes et les individus ont désormais leurs hymnes à la différence, "Quand on arrive en ville" et "Ziggy". Au trentenaire : les années 80 rappellent cette époque libérée où s’impose un autre avatar du rêve américain, père de toutes les Star Ac' de tous les pays : la nouvelle star de Broadway se découvre dans Chorus Line et son cri va droit au cœur des jeunes d’hier et d’aujourd’hui : "Fame !"
En deuxième partie de soirée déboulent les tubes que les moins de vingt ans ne peuvent que connaître : "Le temps des cathédrales", "Vivre" et "Belle", les hits de Richard Cocciante pour la réécriture, version an 2000, de notre monument hugolien préféré. A partir de ce succès populaire signé Luc Plamandon, la comédie musicale française abandonne définitivement l’angle visionnaire ou la peinture de société. Perpétuellement dans la citation, elle sort des grimoires les grandes épopées de notre conscience collective : Pascal Obispo et Lionel Florence ramènent aux tables de la Loi (Les dix commandements produits par le tandem prolifique Attia/Cohen).
L’évasion se fait à rebours dans le temps, aussi efficacement portée par des mélodies entraînantes que dans la DeLorean du Doc (cf. Retour vers le Futur). On est à Vérone au temps des adolescences contrariées*. A Versailles où le Roi Soleil n’est plus un nabot sale, mais une gravure de mode**. En Egypte avec l’icône sur papyrus glacé, la sexy Cléopâtre***. Et si en 2009, la comédie musicale renoue avec l’opéra rock, la rock star s’appelle tout de même Wolfgang Amadeus…****
En fin de spectacle, le public a le droit de découvrir en avant première la nouvelle comédie musicale qui explose aux Pays Bas en ce moment : Mama Mia, créée autour des grands standards d’Abba.
On l'a compris, ce spectacle donné au Théâtre Lucien Barrière fonctionne autour du plein sentiment de nostalgie qu’exacerbe un cocktail de voix superbes, de beaux danseurs, une mise en scène lichée et des costumes magnifiques. Le rendez-vous s’adresse en primauté à ceux qui aiment le genre. Pour ceux en revanche qui ne goûtent pas l’ambiance ostentatoire et le show à l’américaine, le Best Of n’est pas conseillé.
Le "maître de cérémonie", qui se fait appeler Christ de New York et dont les saynètes entre chaque tableau musical sont une apostrophe au spectateur, un tutoiement incessant qui vient le chercher jusque dans son assiette (la soirée est en formule dîner-spectacle, le public est à table et non dans un fauteuil), doit être rémunéré à l’applaudimètre. Mais qu’importe ! Il est également le meilleur chanteur et danseur de la troupe (ce qui n’est pas faire injure aux autres artistes, tous parfaitement excellents). Une voix céleste qui sait être également d’airain ou de velours, affolante ou caressante, un pas de danse qui s’exprime aussi justement dans tous les genres chorégraphiques et un brio de comédien qui parfait l’ensemble.
Un mot enfin sur la mise en scène de Natacha Botinelly : pertinente et efficace sans être révolutionnaire, elle utilise, outre l’espace scénique, un écran géant en fond où défilent quelquefois les extraits de films cités. Associée aux chorégraphies de Miss Léon, elles offrent au regard de magnifiques tableaux mouvants à l’image de celui du Roi Lion. Bref, tout est esthétique et sans dissonance. On ressort léger, et oserais-je le dire, heureux. Et par les temps qui courent, Le Clou n’est pas contre. II
Bénédicte Soula
(*) Roméo et Juliette de Gérard Presgurvic, 2001 (**) Le Roi Soleil de Kamel Ouali, 2005,
(***) Cléopâtre de Kamel Ouali, 2009, Mozart l’Opéra Rock d’Olivier Dahan, 2009.