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Sur les quais

Le Grenier de Toulouse reprend Comédie sur un quai
de gare
, de Samuel Benchétrit, au Grenier Théâtre.

"Peut-être le bonheur n'est-il que dans les gares ?"
Georges Perec, Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?


Il n'y a rien de plus rectiligne, de plus romantique, de plus romanesque qu'un quai de gare. Le souvenir a beau affirmer qu'il y fit parfois bon, clair et calme, que l'attente fut souvent brève et le rail courbe, la sensation mémorielle qu'il en reste est celle du froid et de l'obscurité, de la brouillasse humide des petits matins d'automne et de longues solitudes debout, habitées seulement du tintement annonciateur des mauvaises nouvelles que donne, impavide, une suave voix féminine aux accents métalliques, tandis que fuient les voies vers l'horizon. Avec, parfois, un baiser. Atmosphère, atmosphère...

"Mais... on s'ennuie souvent, dans une vie de couple ?"
Rien à voir avec le quai tel que le conçoit Samuel Benchétrit, dont le Grenier de Toulouse reprend la justement nommée Comédie sur un quai de gare au Grenier Théâtre. Son quai est sans rails, sans gare, bien éclairé, tranquille. Il y règne une température douce et le silence d'une humanité assise dépourvue d'expectative : deux hommes, une femme et leurs bagages posés. Mais il n'y a de vraie tranquillité que dans la foule, le petit nombre refuse l'indifférence ; aussi le plus âgé des deux hommes interpelle-t-il l'autre – "Monsieur ! Hé, monsieur !" – s'agace de se faire rembarrer, boude lorsque le second renoue le contact d'abord refusé, cède : "Je voulais savoir comment vous trouvez la fille qui est assise entre nous ?"
...Plutôt jolie, ma foi, mais quelle étrange entrée en matière, surtout lorsqu'il apparaît qu'elle, pas si indifférente qu'on croirait, n'est autre que la fille de l'interpellant, placé pour le coup dans la position de l'entremetteur. Présentations. Elle : Michelle ; son père, Charles, affligé de diabète et d'une mauvaise toux qu'il va montrer à l'hôpital ; et lui, Vincent, partant rejoindre un bar-tabac acheté par correspondance qu'il compte bien ouvrir dès le lendemain. Il est inquiet, le Charles, soucié par sa santé au point de vouloir trouver un mari à cette fille qu'il choie depuis toujours, le premier à passer fera l'affaire, si elle le veut bien – et, tout de même, s'il plaît aussi au père et satisfait aux épreuves de sélection.
Commence alors un drôle de petit jeu de séduction forcée, toujours mené à deux contre un mais jamais les mêmes dans les mêmes positions, un coup oui, un coup non, café par ci, aveu par là et interrogations sans fin aux réponses réfutées aussitôt que données, tandis qu'intervient la voix inopinée du haut-parleur. Encore une drôle, celle-ci, qui s'égare au-delà des annonces de retards ferroviaires pour s'immiscer dans l'histoire, questionner, asticoter comme jamais haut-parleur ne le fit.
Nous ne révélerons ici ni ce qu'on découvrit ensuite, ni ce qu'il advint enfin. Disons que c'est une histoire d'amour... Ou alors, deux histoires.

"Tomber amoureux, c'est toujours tomber. Ça reste une chute."
Samuel Benchétrit est bien jeune (36 ans, 28 lorsqu'il publia Comédie sur un quai de gare, en 2001) pour être aussi ironiquement fataliste, cynique et dubitatif dans ses espoirs, incrédule de ses tendresses et gai de grise joie. Pour tout dire on le croirait volontiers vieux et désabusé, ce qui reste assez vrai pour le second terme si l'on en croit sa biographie : une adolescence douloureuse, un succès littéraire, cinématographique et théâtral précoce, bientôt fui dans le refuge d'une thébaïde méridionale, un enfant avec Marie Trintignant pour qui il créa la pièce, avec qui il tourna "Janis et John" peu de temps avant sa mort – mais là, c'est déjà le futur... De quoi nourrir, en tout cas, cet étrange ton doux-amer appliqué à une humanité rendue presque fantastique par la focalisation extrême de la vision.
Stéphane Batlle a manifestement choisi de laisser parler le texte dans l'intimité d'une mise en scène sans tralala, sur un plateau réduit au strict nécessaire : un quai de parquet, trois bancs, la froide colonne grise du haut-parleur, autant de bagages que de gens. Point. Et là-dessus des scènes sans grand mouvement fixant comme dans un instantané les rapports des trois personnages quand, en guise d'amusette, le discret jeu de chaises musicales par lequel chacun change de place à chaque nouvelle scène, crée chaque fois une nouvelle configuration spatiale et illustre le dernier état des relations nouées, rompues, en devenir.
Rien à dire ou redire des trois comédiens visibles (Muriel Darras étant réduite à sa voix), chacun parfaitement juste, net et fin dans son rôle. Est-ce la tonalité si particulière du texte ? ils semblent pourtant pâles, effacés, en voie de disparition plus que de renaissance, comme détachés d'une vie qui ne parvient jamais à être vraiment leur, laissant au sortir d'une pièce pourtant conclue une curieuse sensation de suspens, d'inachevé. Et le quai reste, rectiligne. II

Jacques-Olivier Badia

Comédie sur un quai de gare
"Pas de multiplication pour la solitude". (Photos Djeyo / Le Clou dans la Planche)







Théâtre
Comédie sur un quai de gare
De Samuel Benchétrit / Grenier de Toulouse.
Mise en scène : Stéphane Batlle.
Avec : Laurence Roy, Laurent Collombert, Frédéric Aubry, Muriel Darras. Décor : Serge Wolff.

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Comédie sur un quai de gare 2