Article paru le 24 avril 2008
Ils ne sont pas si nombreux, les accordéonistes-batteurs. L'espèce, paraît-il, était assez bien représentée dans l'entre-deux guerres, mais depuis… Il faut dire aussi que jouer de deux mains comme si elles étaient quatre n'est pas une mince affaire, et moins encore lorsqu'on y ajoute les pieds.
Autant dire que Claude Delrieu, dont le dernier spectacle, "Me calcules-tu ?", passa à la Cave Poésie, puis dans ses terres, ensuite au Bijou, fait assez facilement figure de phénomène – impression confirmée à l'écoute de ses textes à bascule et par son allure encore juvénile de haricot (pour la longueur) hirsute (pour la tignasse).
La chose – entendez paroles et musiques, dans leur ensemble et sans distinction – n'est pas facile à décrire. On trouve dans ce grand fatras de purs plaisirs de langue aux mots joueurs ; des goguenardises dont l'ironie joue à cache-cache derrière des yeux écarquillés de fausse naïveté ; des restes de (...) dadaïsme chanté, au sens pas bien clair mais pétillants de malice ; des détours – des détournements, pour être plus juste – du côté de la chanson réaliste, des tendresses et des soupirs, et même des emprunts aux grands anciens (Brassens, Richepin, voilà qui donne un ton).
Rien n'est plus clair côté histoires. Claude Delrieu chante le pigeon, fils de la chimère, ses amours de trois jours et le destin du dindon aussi facilement que la casquette du patron (ai-je bien entendu "Ma casquette m'a violé" ?) ; ou alors les amis, Pierre et son bon coup (ils firent d'une pierre deux coups, voici un autre ton), la nécessité politique de faire, "ah non mais là vraiment", quelque chose mais quoi ? le danseur de bals musette, la parfaite Caroline et l'imbuvable Estelle – il préfère Estelle, on ne s'en étonne même pas. L'Ariégeois. Le lapin. Couscous, caoua, levers difficiles. Le space, le soft, qui kiffe et qui calcule.
Et pas mieux côté musique, on l'aurait parié. Accordéon oblige, il y a bien dedans des accents de java façon bords de Marne et Belle Epoque, mais finalement pas tant que ça ; des échos régionalistes, mais rares. Pour ce qui est du reste : notes chues, couacs et couinements ; souffles, halètements, gémissements suraigus ; arpèges guillerets, crescendos, dévalades, hurlements de soufflets qu'on croirait sortis d'un concert néo-métal, à supposer que les métalleux jouent du piano à bretelles (le cas, à ma connaissance, ne s'est jamais vu).

Difficile de tout goûter dans un tel capharnaüm, même si le style et le ton séduisent dès le premier "sssal-luuut, veux-tu être mon ami ?" Ici un texte trop obscur, une histoire pendue à un fil si ténu qu'on ne sait trop quoi en penser, en ressentir, à défaut d'avoir tout saisi. Ailleurs un excès de syncopes, de notes perdues, de trucs qui ch… bizarre à l'oreille, troublent le penchant naturel de la cage à miel pour l'harmonie.
Mais à rebours voici de nouveau ce ton qui n'appartient qu'à lui, fait de pauvre raison partie baguenauder en rase campagne, de colère sans trop de rage, de chatouillis, de pincements, de moqueries sans aigreur et d'une immense tendresse pour l'homme, la femme et toute leur catastrophique progéniture. Et puis on ne peut qu'aimer ce très étrange monstre de foire : grosse caisse et caisse claire en guise de ventre, cymbale et charleston pour jambes, pinceau, mailloche au bout des doigts, des poumons de clés et de soufflets ; là-dessus, une tête posée, sa crinière, ses douleurs et ses ris.
Injustice du métier de saltimbanque : il n'y avait, le jour où nous le vîmes, que huit personnes dans la salle, plumitif compris. A peine une vingtaine la veille. Delrieu, calculateur sans raison, bizarre et délicieux, mérite meilleur sort. A bon entendeur… II - Jacques-Olivier Badia