Le festival C'est de la Danse Contemporaine revient – nous ne pourrons, hélas, en parler que par occasion – et avec lui, comme chaque année, l'éternelle question et ses suivantes : où en est la danse ? où va-t-elle ? et dans quel état ? Ou, pour les plus remontés : existe-t-il encore une discipline nommée danse ? A voir certaines propositions, oui la danse existe encore, indéniablement. Mais d'autres soulèvent les questions que les premières avaient rabattues au sol d'un seul geste...
Ainsi en va-t-il de Ciel-400-kilo qui, après une résidence au Vent des Signes, se crée au même endroit, interprété par ses créateurs mêmes : Christophe Le Goff et Matthieu Cottin. Certaines des coutures qui manquaient lors de sa première présentation (lire l'article) ont été dûment cousues, d'autres bâillent encore. Sales gosses.
"Est-ce que t'as du chocolat ?"
L'atmosphère crachote rock, des enfants piaulent comme en cour de récré, entrée : "Est-ce que t'as du chocolat ?" Eh oui : c'est que cela fait belle lurette que la parole, cette incongrue, s'est invitée dans la danse ; aussi Matthieu et Christophe, danseurs s'interprétant eux-mêmes avant de passer à autre chose, papotent-ils peinardement sur la moquette râpée – une histoire de chocolat, donc, espagnol avec ça, évoquée sur le mode du "et là je te dis..." cher aux bambins imaginatifs. Dans un coin trône un arrosoir rose, ailleurs une tapette à mouches de même teinte, un cerceau suspendu, une fausse peau au mur.
Puis le silence. Courses folles, galopades croisées à pas chassés, ronde bras levés, lutte. Séparation, réunion par sursauts. Danse de séduction. Echange de baffes. Repos, façon petites cuillers dans leur tiroir. "Tu dessines quoi ? – Un dessin préhistorique. – Montre."
Ainsi vont les vies de Christophe et Mathieu. Tantôt silencieuses et muettes (cela va bien ensemble), unies par le tube vert, le semis de crayons, la pagaie et la tête de caprin. Tantôt bavardes, agitées, chuchotantes ou gueulardes, interrogatives de tant de questions sans réponses : "Tu crois que je peux avoir un bébé ?", "Oh mais qu'est-ce que j'peux faire ?"
Ici réelles, imaginaires là. Comme toutes les meilleures vies, celles qu'on se crée côte à côte, face à face, à coups de petites engueulades et de grandes complicités. En copains.
"Matthieu ? – Oui ? – T'étais où ?"
"Danse - n. f. Suite de mouvements cadencés du corps, faits comme exercice ou amusement, et le plus souvent réglés par la musique", disait le Nouveau Larousse Illustré en 1937. Le temps a certes passé, mais jusqu'à une période récente l'essentiel des spectacles proposés sous le nom de danse répondaient à cette définition sans trop la violenter.
L'art chorégraphique ayant désormais intégré jusqu'à ses négations les plus flagrantes – immobilité, mouvement sans contrôle, geste vernaculaire – et lancé de si larges ponts vers d'autres disciplines (théâtre, cirque, arts plastiques notamment... et même sport), le quidam ne sait plus où danse trouver. "Si c'est courir comme ça en agitant les bras, je peux en faire autant", ronchonnera-t-il à la vue de Ciel-400-kilo. Ce qui est à la fois assez vrai et très injuste.
Pas de la danse, donc, sauf à considérer l'intention chorégraphique comme suffisante pour définir la discipline, nec plus ultra de la contemporanéité artistique depuis déjà pas mal de temps. Ou alors tellement hybride qu'on n'y trouve plus guère de différence d'avec le théâtre "de recherche" : de l'excellent théâtre contemporain, partagé entre parole dite et parole évoquée – par le creux du silence, par le geste, par l'autre creux de l'immobile – à l'écriture scénique posée claire dans un espace à forme de terrain de jeu, ne se refusant pas pour autant aux surprises de l'association libre bientôt redirigée.
Son sujet, puisqu'il semble bien y en avoir un, ou même plusieurs ? Christophe et Matthieu, êtres réels, danseurs, liés et opposés par cette discipline même ; Matthieu et Christophe peut-être encore, copains, gamins, faisant du moindre objet le prétexte de leurs rapprochements comme de ces oppositions qui, paradoxalement, les réunissent. On trouve là l'empreinte bien visible de Christophe Le Goff dont le récent An Elvis Yokoha Dance For Unai tournait déjà autour de l'enfance, de ses objets, de sa façon d'explorer le réel par la bande avec un humour tranquille à visage sérieux.
A partir de quoi toute pierre fait coin dès lors que l'esprit est respecté, dans une pléthore d'idées dont les créateurs assument sans complexe les excès quand bien même ils se ressentent de l'incertitude des créations neuves. Il règne là-dessus un fort sentiment de connivence, une cohérence d'intention qui convainquent même le perplexe, une manière d'espièglerie réfléchie qui laisse à penser que Cottin et Le Goff ne sont pas plus dupes de leur sérieux que de leur fantaisie juvénile attardée. Bref une fraîcheur, qui gagnera autant qu'elle perdra à la maturité. Sales gosses, va. II
Jacques-Olivier Badia