Mis en scène et adapté au théâtre par Laurent Ogée, Les chaussures de Monsieur Deshimaru donne à voir une histoire tirée de l’œuvre de l’écrivain japonaise Yoko Ogawa, plus précisément de son roman L’Annulaire. Dans le rôle de la narratrice, Nathalie Andrès mène d’un bout à l’autre de ses une heure et quelque la pièce montée initialement à la MJC Roguet de Saint Cyprien. Mélange savant de conte et de théâtre, le public est doucement amené à suivre le destin d’une femme prête à sacrifier sa vie pour ne pas connaître la mort. Ce soir-là, au centre culturel de Bellegarde, l’ombre déroutante du fantastique a survolé un auditoire qui n’est pas ressorti indemne de l’aventure. Un malaise intraduisible, rendu sans fausse note.
À la recherche d’un nouveau travail, une jeune femme tombe sur l’annonce suivante : "Recherchons employée de bureau ; aide à la fabrication de spécimens ; expérience, âge indifférents". Peu intimidée par l’intitulé atypique d’une telle offre, notre héroïne ne tarde pas à se faire engager. Il faut dire que sa dernière expérience en matière de travail s’était mal finie : dans une usine de fabrication de boissons gazeuses, l'héroïne raconte comment elle a perdu le bout de son annulaire dans le contenu d’une bouteille de limonade.
Arrivée à son nouveau poste, la jeune femme prend vite ses marques. Son travail ? Réceptionner les clients désireux de conserver un objet, une part de leur vie, en en faisant un "spécimen". Extrait, conservé, classé, ledit spécimen est promis à une vie éternelle, baigné dans son liquide et rangé bien méticuleusement. D’ailleurs, le spécimen, c’est ce qui en biologie arrive en bout de course, après l’ordre, la famille, le genre et l’espèce. Maillon biologique final, il pointe l’unique dans sa spécificité et renvoie à l’universel dans son principe classificatoire abstrait.
À la tête de ce laboratoire, monsieur Deshimaru, sorte de taxidermiste un peu particulier, se charge de créer ces spécimens sur mesure pour les clients désireux de conserver une partie d’eux-mêmes. Paradoxe de cette opération, la chose à transformer ne peut être changée en spécimen sans perdre son principe vital. Pour connaître l’immortalité, il faut d’abord mourir.
En plus de cultiver une manie classificatoire, notre cher professeur a des penchants quelque peu fétichistes : la paire de chaussures qu’il offre à sa nouvelle employée se resserrent petit à petit sur les pieds de sa propriétaire pour prendre finalement possession d’elle. Intriguée par ce professeur, la jeune fille nourrit une certaine fascination à son endroit sans qu’il lui soit possible d’en déceler clairement l’origine. Rongée par cette passion, elle n’hésite pas à franchir le pas funeste par lequel son individu sera à son tour transformé en spécimen.
Déroutant par sa mise en scène, entre lecture et interprétation, la pièce parvient à instiller un climat étrange, à la limite du fantastique. Nathalie Andrès, seule sur scène, prend à même le corps le récit et tous ses personnages : la jeune femme, le professeur, le cireur de chaussures-prédicateur. Le passage de la narration au théâtre se fait sans heurt et sans que l’actrice ait besoin de caractériser à outrance ses personnages : léger changement de ton pour le professeur, gestuelle typée du cireur de chaussures, retenue de la jeune employée, de simples indications assurent les transitions de la première personne aux personnages.
Servi par une scénographie qui tient aussi lieu de dispositif d’éclairage, le récit avance dans cette ambiance torpide et pleine d’étrangeté qu’une musique, ou plutôt une nappe sonore créée par Nihil Bordures, sous-tend dans une sorte de basse continue et contenue qui ne s’affole qu’à de rares occasions, lors de la scène d’amour par exemple entre la jeune femme et le professeur. L’éclairage de Didier Glibert, tantôt cru, tantôt diffus apporte lui aussi sa part d’étrangeté, rendant, suivant les besoins, l’aspect froid ou mystérieux du laboratoire.
On s’étonne après coup du ton, égal tout au long de la pièce, économe dans son jeu, qu’un rien aurait pu mettre à mal, par exemple quand sont racontées la scène du bout de l’annulaire tombant dans la limonade ou du spécimen des champignons de la femme brûlée. Mais ce décalage, loin de fausser le ton, rajoute à cet humour froid qui participe à l’ambiance générale au même titre que les effets scénographiques. Il n’est pas jusqu’aux zones d’ombre du texte déroutant et le détachement avec lequel il est raconté, qui ne renforcent ce climat maîtrisé d’un bout à l’autre du spectacle. Poétique et tourmentée, cette adaptation plonge sans détour dans l’univers de l’auteure japonaise. II
Christophe Lucchese