Article paru le 27 avril 2009
"À ceux qui descendent dans les mêmes fleuves
surviennent toujours d’autres et d’autres eaux." - Héraclite
Certaines durées sont insupportables et, peut-être, nécessaires. Cela faisait plus de cinq ans – depuis novembre 2003, précisément, et la mise en planches d'Autun, 1950 avec Zazie Delem, Michel Lataste et Roger Borlant – que Didier Albert, auteur, metteur en scène, attendait de pouvoir monter une autre de ses pièces, trépignant sous le joug des nombreuses obligations auxquelles doit se soumettre qui veut faire vivre une salle de création.
Voilà qui est chose faite : le maître du théâtre de Poche présentait La chambre vide dans ses murs au printemps dernier, et le passage du temps semble lui avoir été aussi bénéfique qu'il aura été frustrant. Ténue, puissante et belle, portée à fleur de mots par Delphine Watrin et Pascal Lebret, sa dernière oeuvre est une réussite. Retour prochain au théâtre des Mazades.
Une chambre vide sauf d'échos
D'eux – lui, attendant ; elle, venant enfin – on ne saura rien. Rien de leur identité, de leur âge, de leur autre vie, que la banalité et l'universalité de leur situation rendent tellement vains. Rien du lieu où ils se retrouvent : ici ou ailleurs, qu'importe, quand la puissance du sentiment emporte jusqu'aux traces du monde. Rien des temps qu'ils ont connus, réduits à l'évidence d'un passé, à l'exigence d'un présent, entre eux une durée sans définition, un néant autant qu'une éternité, et le futur inconnaissable. Et peu, si peu, de ce qui les unit, les sépare et les brise.
Il y eut, c'est certain, la jeunesse et la passion, la première consumée, la seconde inconsumable. Il y eut un départ non désiré, une rupture insupportée. Il y eut deux vies réduites à autant de champs d'éclats ternes, leur lumière soufflée par le vent de la fuite. Il y eut des lieux kaléidoscopes, des amours de bas-ventre, la solitude sans paix, deux existences rebâties en châteaux de cartes inachevés, inachevables. Il y eut le désir pour l'un de ne rien perdre de ce qui fut, pour l'autre la volonté de n'en rien conserver. Pour chacun l'oubli impossible, dénié par l'impérieuse mémoire du coeur.
Les voici face à face : lui, qui ne l'espérait pas ; elle, qui ne le voulait pas. "Tu es venue ?" demande-t-il, cherchant confirmation de l'évidence. "Apparemment", répond-elle, et le doute abolit l'évidence. Lui, réduit à la seule affirmation de son amour, à une question informulée. Elle, élevant la parole comme un mur devant cet amour au retour inopportun, crachant les mots en nuage d'encre pour se cacher non de son ennemi, mais à son propre regard. Lui, désespérant de la retrouver. Elle, désespérant de l'éviter autant que de s'abandonner.
Ensemble, dans une chambre vide sauf d'échos...
Le ténu et l'infini
S'il goûte l'humour, l'énergie et (presque) toutes les formes du théâtre, Didier Albert n'aime rien tant que ces histoires de rien nourries des seuls sentiments, l'infrangible fragilité de l'âme humaine portée à la lumière par la ténuité extrême du récit, l'infinité fractale des possibles, chaque instant ouvert tel un carrefour sans en-deçà : une unique route derrière, disparaissant déjà dans l'obscur, devant un brouillard de voies offertes. Et l'écriture comme unique moyen de porter ce ténu, cet infini, en parfait équilibre entre les familiarités vernaculaires et les prétentions du sens.
Ses partis de mise en scène sont à la même image : sobres, épurés, au risque d'une sécheresse dont l'humain seul vainc la rigueur. Décor réduit à ses éléments nécessaires, sans plus de prétention au réalisme qu'au style ; des placements en plans décalés – un pour la lumière, un pour l'obscur – le peu de déplacements nécessaires pour aller de l'un à l'autre ; des lumières de limbes, fixes et douces, que la nécessité autorise parcimonieusement à varier de la pénombre sans relief au contraste solaire.
On le sait, de tels choix ne valent que par ceux qui les subissent et les portent. Pascal Lebret (Tonton Maurice est toujours mort) et Delphine Watrin sont... beaux, tout simplement. A lui le moins de paroles, le mouvement porté vers elle et presque toujours interrompu, une maigre diversité de postures. A elle l'assise, la fixité que démentent les mots en flot contraint, et quelque chose d'une médaille ancienne quand sa pureté se réduit à une face, un profil offerts à l'effacement. A l'un et l'autre un jeu minimaliste jusqu'à la douleur, d'une rigueur janséniste – à peine Pascal Lebret y trouve-t-il parfois l'occasion d'un relâchement infime, Delphine Watrin un très bref instant d'égarement : une nécessité autant qu'une faiblesse.
De ce très peu naît une densité émotionnelle particulière, indéfinie, la puissance et la finesse de sentiments conçus comme seuls véritables sujets : non pas comme les rejetons du coeur de l'homme que comme démiurges capricieux, pourvoyeurs de vie pour leurs véhicules humains. "– Qu'est-ce que tu veux ? – Rien." Et ce rien est tout. Noir. II
Jacques-Olivier Badia