Article paru le 6 août 2008
Il arrive parfois qu'après s'être promené aux frontières (très) contemporaines de telle ou telle discipline du spectacle - musique, théâtre, danse ou autre - on ne sache que conseiller : recommander la chose aux amateurs chevronnés, supposés seuls capables d'apprécier à leur juste mesure la finesse, l'originalité, la virtuosité de la création ? ou à l'inverse, prôner l'ouverture à tout va ? Pour le Clou, la chose est claire : la curiosité étant le moteur de la découverte et la découverte un des moyens du plaisir et de l'émotion, tout mérite d'être vu, entendu, goûté ou ressenti. La possibilité du bonheur mérite bien le risque de la déception. En vertu de quoi nous ne saurions trop recommander à tout un chacun d'aller voir, ou plutôt écouter, "Chacun pour toi", le déroutant mais beau concert que concoctent de nouveau, cette semaine et in vivo, Danièle Paradis et Bruno Reichmann sur la scène de la Cave Poésie.
Il s'agit de musique, mais pas de Julien Doré. De jazz, mais pas de New Orleans. De musique latine, mais pas de La Bamba. De fantaisies vocales, mais pas de scat, de rap ou de slam. Il s'agit de machines à musique - claviers, ordinateur, machine à boucles, bandonéon, mélodica, voix - sans trop de rime et plus de raison qu'il n'y paraît.
Le répertoire sera peut-être plus parlant : Astor Piazzolla, grand rénovateur du tango, fou de Bach et de jazz ; Georges Aperghis, né à la musique au temps du sériel et du concret, fasciné par la valeur musicale du langage et grand compositeur d'extraordinaires galimafrées sonores.
Lle Brésilien Hermeto Pascoal, dit o bruxo (le sorcier), touche-à-tout de génie capable de jouer de n'importe quel instrument, y compris jouet d'enfant, animal ou tasse à café ; Daniel Mille, accordéoniste, jazzman, qui n'aime rien tant que mêler de parcimonieuses respirations de soufflets à des guitares au goutte-à-goutte.
Le tout repassé à la moulinette d'arrangements aussi personnels que respectueux, et agrémenté, sauf erreur, de quelques compositions maison. En résumé, "Neurometro" d'un côté (Piazzolla), "Récitations" de l'autre (Aperghis), valse traditionnelle vénézuelienne au milieu.
Il ne faut pas s'y fier... Lui, sagement assis devant ses claviers et son écran, tout planqué derrière sa moustache, a l'air bonhomme, placide, parfois même désoeuvré, les mains pendantes sur les genoux. Elle, tout aussi assise mais agitée de musique, semble débagouler sons et phonèmes au petit bonheur la chance.
Ici la main oublie les touches du bandonéon pour en gratter les soufflets, frapper la caisse, donner de l'ongle ou de la paume. Là le clavier oublie le son du piano pour adopter de ci de là, les sonorités râpeuses d'une guitare metal, des nappes aussi synthétiques que vaporeuses, des échos de grotte extraterrestre. La voix, enfin, oublie le texte et le chant traditionnels, se débande en galopades effrénées, accelerando, répète, accumule, entremêle et télescope les mots, trébuche en bruits de gorge et onomatopées, semble chercher son sens dans quelque préhistoire de la langue, égarée dans le labyrinthe sonore que suscitent les enregistrements de la machine à boucles.
L'ensemble, forcément, étonne pas mal l'oreille novice. Mais voilà que les mains de l'un reprennent vie, s'emballent sur les touches avec une précision et une virtuosité pétries de formation classique ; que la voix de l'autre prend assise malgré ses sursauts, révèle sa sûreté au détour d'une acrobatie de haut vol, dévoile le mot derrière le coup de glotte. Le tout, ainsi, s'assemble, s'ajuste peu à peu dans une harmonie bien à lui, secrètement chevillée par quelques lignes mélodiques presque classiques, quelques phrases enfin reconnues.
L'amateur chevronné grognera bien un peu : la jeunesse du spectacle, la part importante qu'y prend l'improvisation, heurtent l'oreille maniaque de deux ou trois défauts de synchronisation ; les machines donnent à la voix enregistrée, même direct live, un poil de réverbération métallique qui agace la trompe d'Eustache. Les premiers passeront ou vaudront, qui sait, à l'auditeur quelques heureuses surprises. On ne peut rien à la seconde qui, de toute façon, se perd vite dans le flot. Tout le reste est excellent, étonnant et bourré de talent.
Allez, un petit accès de curiosité ?... II
Jacques-Olivier Badia