Article paru le 12 avril 2008
Le voyage on le fait sur un cargo de charbon
Reste-t-il un port où l’on ne s’est pas encore battu ?
Reste-t-il une tristesse que nous n’ayons pas encore chantée ?
L’horizon qu’on voyait chaque matin devant
Ne l’a-t-on pas vu chaque soir derrière ?
Que d’étoiles ont filé devant nous
Frôlant les eaux.
Chaque aurore n’était-elle pas le reflet
De notre grande nostalgie ?
On y va malgré tout, n’est-ce pas, on y va.
Nazim Hikmet, Poèmes lyriques (1948)
Tout voyage ne porte pas en lui la nostalgie et la douleur qu’exprime Nazim Hikmet. Si certains sont exils – c’était le cas pour le poète turc – d’autres sont rêves, découvertes, émerveillements. Ou, qui sait ? simple bonheur du déplacement. D’aucuns, même, se font à notre porte ou, comme celui de Xavier de Maistre mis aux arrêts, autour de sa chambre. Qu’importe, du moment qu’on part, qu’on revient. Il ne faut pour s’en convaincre qu’aller revoir à la Cave Poésie Carnet de voyages, ce spectacle qui ne se veut ni théâtre, ni conte, ni concert, ni projection, mais un peu de tout ça à la fois. Un autre périple, à sa manière, mené par Marc Fauroux et Alem Alquier.
Marco est parti, il a quitté Venise.
Dix-sept ans d’âge, vingt-quatre ans de voyage et l’Orient tel qu’il se rêve, puis tel qu’il se découvre : Antipodistes et dragons, Afghanistan, Pamir, Mongolie, l’ilkhan d’Iran, Kubilaï Khan. Les montagnes, si hautes que pour les franchir les oiseaux doivent marcher. Chevaux contre chameaux, chameaux sur chameaux.
Nabil n’a pas bougé de son arrêt de bus. La rue pourtant a changé, un roi vient à passer, une fillette pleine d’ennui – avec eux tout donner et ne rien recevoir – un garçon sans souci ni fortune, avec lui tout connaître, ne rien dilapider. Rimbaud et les Zutiques, la violence bientôt et la fuite : Belgique, Angleterre, Allemagne, Afrique rêvée et l’ennui tout de même.
Rose veut trouver le paradis au Nord, là où tout est possible. Pas d’argent, pas de papiers, et alors ? Il y a l’improvisation, la débrouille et ce si peu de nécessaire : un manteau à grande capuche, un morceau de pain, trois de sucre, une petite poupée. On n’a besoin de rien quand on n’a que treize ans, sinon d’un frère et d’une lettre. "Je t’en supplie, ne viens pas", dit le papier lorsqu'elle le lit enfin. Trop tard. Mais le bonheur cependant, celui des retrouvailles qui fait oublier le rejet et l'estampille infamante : "imprévu".
Dernier voyage. Le plus long, le plus mystérieux. Celui qu'on fait lorsque le corps fidèle abandonne les voies qu'il parcourait jusque-là, lorsque l'esprit délaisse ses paysages de chair – canaux, prairies, paupières papillons, lacs de feu et jetées. "On y va malgré tout, n'est-ce pas, on y va"…
Parlez-moi d'amour...
Ce n'est pas vraiment un voyage pour les grands, ces presque immobiles. Ce n'est pas non plus une balade pour tout petits, l'horizon y est trop lointain. Plus qu'une promenade, un peu moins que long cours, c'est une exploration en terres d'imaginaire et de réalité.
Marc Fauroux s'y déplace comme sur une carte. Celle, sans cesse changeante, que tracent sur les murs les images d'Arno, faisant de chaque image une fresque. Celle qu'évoque Alem Alquier de son bouzouki électrique et rock, de son violon à l'accent russe, d'un oud serein, de pots et de peaux, guimbarde, triangle ou cloche. Celle, délicate et sensible, qu'il esquisse lui-même de chants et de pas, de mots et de pantins, d'eaux et de ses mains ; de tout un fatras de caisses minuscules, de marionnettes, de verres et de chapeaux dont on se demande bien comment il a fait pour les faire rentrer dans ce qui tient lieu de coulisses à cet espace si étroit.
L'effet en est simple, immédiat : les murs disparaissent, s'effacent à mesure que tournent les pages du carnet. Il ne reste qu'à partir. Ou mieux, rêver, un petit peu encore, à ces décors et ces dehors que seule l'imagination sait dépeindre. Au revoir. II
"Une route se remémore
Tous les pas disparus.
Mais elle attend et rien encore
N'est vraiment apparu."
Jean Tardieu, "Suite mineure – XV" (1942)
Jacques-Olivier Badia