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Se donner comme en pâture

Carmelle etc. se joue au Grand Rond : un triptyque
dérangé, dérangeant – marionnettes et couteaux en main.

Je crèverai d’exister s’il le faut", affirme une bedonnante et autoproclamée artiste de la souffrance – si l’on ne devait retenir qu’une seule phrase de cette farce noire, de ce monstrueux spectacle à trois têtes, celle-ci ferait une excellente synthèse.
Depuis 2006, Jeanne Videau (si douce accordéoniste du Grand Merdier...) propose son saignant déballage, Carmelle ou la déraison d’être, d’après le texte ravagé de Vincent Macaigne. D’autres déraisonneurs y ajoutèrent depuis leur non moins ravagée contribution, Marie-Charlotte Biais incarnant Fidel ou la nécessité du divertissement, d’après un texte de Léo Pajon, et Balthazar Voronkoff portant un monologue de sa composition, Ixelle ou la répudiation des continences.
Tout un programme que ces trois titres et pourtant foi de Clou, à côté du contenu et de la forme, ces titres sont peu de choses…


"J’existe, PUTAIN !", s’exclame ladite artiste de la souffrance – petite tête aux troublantes mimiques d’enfant et au sourire clownesque, juchée sur la rondeur parfaite d’un ventre. Une marionnette en costume nous introduit Fidel, avant qu’elle-même ne crève cet écran pour venir se présenter à l’amour de sa vie : le public. S’ensuit un texte portant à des extrémités farcesques et tragiques (fort heureusement, nulle écriture talentueuse n’est à l’abri de ce subtil paradoxe) la volonté d’exister sous les projecteurs – d’exister tout court.
Une vie entière vouée au spectacle, aux amateurs de "toujours plus". A chacun ses moyens : pour Fidel, ce furent des coups de quenottes dans le gruyère : de croûte de fromage en croûte de fromage petite Fidel devint idéalement gargantuesque. Derrière, papa assurait à Fidel son succès de dévoreuse professionnelle, prêt à tous les sacrifices.
C’est avec candeur (et un humour noir parfaitement aiguisé) que l’aimable Fidel nous explique par le menu le secret du succès – tu comprends, m’ssieurs-dames, quand tout a déjà été mangé il faut bien faire preuve d’originalité pour conquérir le public… Et Fidel de dévorer l’indévorable, jusqu’à ce que disparition s’ensuive.

"Un grand boum qui fait tourner les regards"
Un homme en costard propose ensuite de jouer, sans détour ni pudeur, un vrai "porno qui tache", une exhibition de sa relation purement sexuelle avec Ixelle – poupée gonflable de son état, ou plus précisément mannequin articulé. Ixelle, "papesse de la contorsion", dernier recours de l’homme en quête de corps à corps mais désireux de laisser la psychologie de côté… Tragédie du non-spectacle de l’amour, de la disparition même de la chair dans une brusque décapitation du mannequin.
Enfin, l’angélique Carmelle – blonde douceur d’un visage que l’on ne soupçonnerait de rien. Carmelle n’est que don de soi, spectacle de soi. Elle nous tend une à une les parties de son corps, comme on partagerait un gâteau que l’on a fait soi-même – avec un manque d’assurance des plus attendrissants. Carmelle ne s’aime pas – ce que nous confirmera son ange attitré, qui la trouve plutôt rabat-joie, impraticable qui plus est (car on a beau être ange, on n’en a pas moins une libido). Par-dessus tout, Carmelle n’aime pas le monde : tant de choses à refaire, tant d’impuissance ! Incapable d’agir, de s’agir, Carmelle trucide son ange et vote pour l’autodestruction.

"Tes yeux, là, qui attendent leur dose"
Le point de croisement de ces trois écritures et interprétations ? La mise en spectacle versant dans une folle exhibition, l’égocentrisme basculant dans la haine de soi – mettre sa propre destruction à l’épreuve des regards, vouer l’appétit du spectateur au flamboyant désastre d’une mort lente. Ces textes semblent poser une double question : jusqu’à quel point est-il raisonnable de penser que l’on constitue un spectacle intéressant ? Jusqu’à quel point est-il raisonnable de s’intéresser à un spectacle exhibant une intériorité trouble ? Rage d’être regardé ici, voyeurisme là…
Entre la violence suggérée par les mots et les armes s’insinue celle, cocasse mais tenace comme un cauchemar, des tableaux nourris par les choix de mise en scène : c'est une marionnette torturée et sanguinolente, c'est encore un mannequin trop inerte pour que l’étreinte ne soit pas viol – une humeur grandguignolesque insuffle régulièrement l’énergie de l’horreur, tandis que quelques instants épargnés (la délicate danse de Fidel, les doux sourires de Carmelle…) font contrepoint.
On peut se demander s’il est encore possible aujourd’hui d’évoquer la notion de spectacle et le rapport avec le spectateur sans donner dans le déjà dit. Le théâtre contemporain surconsomme les procédés habituellement employés : mise en abyme, chute du quatrième mur avec lumières sur la salle, regards public, adresses aux spectateurs et autres brechteries… Pourtant, force est de constater devant ces trois propositions d’enragés qu’il y a encore matière à méditer. Ce spectacle vient remuer de sourdes angoisses, dans un mélange d’émotions qu’il serait dommage, décidément, de chercher à réduire à une seule : on y rit trouble, on y rit glauque, on y goûte l’étrange dérision des profondeurs. II

Manon Ona

Carmelle etc.
Voilements / dévoilements. (Photos Mona / Le Clou dans la Planche)








Théâtre

Carmelle etc.

Cie La Controverse.
Textes de Vincent Macaigne, Léo Parjon, Balthazar Voronkoff.
Mise en scène et interprétation : Marie-Charlotte Biais,
Jeanne Videau et Balthazar Voronkoff.

Durée : 1h40.
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Carmelle etc.