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Le vrai faux théâtre
de Corinne et Gilles

La folle bande d'Achille Tonic rend son hommage
aux planches dans "Les caméléons d'Achille", à Odyssud.

On dit souvent d'une personne qui a réussi qu'elle s'est fait un nom. La chose se complique un peu en matière de spectacle, où le nom qu'on se fait n'est pas toujours celui que porte l'état-civil. Prenons l'exemple de Corinne et Gilles Benizio – elle ayant épousé lui, ce qui complique encore l'affaire : leurs noms évoquent sans doute pas mal de choses à un certain nombre de gens et rien du tout à bien d'autres. Mais qu'on cite leurs plus fameux noms de scène et tout s'éclaire – Shirley et Dino, ça ne vous dit rien ? Mais si : la télé, un cabaret, un animateur rugbystico-briviste, tout ça... Bref, Shirley et Dino ayant décidé de se ranger des voitures, Corinne et Gilles ont repris leurs prénoms et rendu vie à la troupe de leurs débuts : Achille Tonic, qu'accueille Odyssud avec le spectacle créé pour leurs vingt ans de scène, "Les caméléons d'Achille".

Aux théâtres - Jacky, maître de troupe, a un peu le look d'un Alice Cooper démaquillé, serpent et sanquette en moins : cuir et rock, avec paillettes. Rouges. Et, autour de lui, une bande de farfelus à peine capables d'installer une scène, dont les interventions incessantes troublent quelque peu la présentation qu'il tente de faire du spectacle à venir. Un sacré spectacle, puisqu'il s'agit rien moins que de rendre hommage à l'art des planches – théâtre et apparentés, et non menuiserie – tout entier en cinq tableaux successivement consacrés au boulevard, aux farces de Molière, au mélodrame, à Shakespeare et à la comédie musicale. Il manque quelques genres, d'accord, mais le tour est déjà conséquent. Surtout à cinq.
Brigadier, trois coups et boulevard, donc, pour commencer, avec son indispensable porte et son placard obligatoire, un mari trompé désirant tromper, une épouse riche, folle et volage, une belle-soeur pique-assiette sainte-nitouche, un amant hispanique et une fille adolescente à téléphone portable. Inutile de décrire argument ou action ; qui a vu un vaudeville les connaît déjà peu ou prou.
On peut en dire autant de tout le reste, par force : Molière offre son bourgeois quand il apparaît en gentilhomme, Don Juan séduisant une très paysanne Charlotte et un brin de misanthropie à la sauce farce ; le mélodrame n'oublie ni les deux orphelines, ni la concierge thénardière, pas plus misère, coups de tonnerre et coups de théâtre, heureux dénouement à la fin puisqu'il y faut larmes de joie après larmes de peine. Shakespeare, ce must, touille les rimes en -ette quand Juliette croise Hamlet non loin de lady Macbeth, tout cela en un anglais digne du meilleur yaourt et l'ensemble conclu par un amoncellement de cadavres, avec souffleur s'il vous plaît – Stratford-upon-Avon et le Globe Theater comme si vous y étiez.
Le musical (prononcez miousicole, à l'américaine), enfin, tient d'un Perrault mis en scène par Jerome Robbins sur une musique d'Elvis Presley et Leonard Bernstein – ou, pour être plus clair, du croisement improbable de West Side Story et Jailhouse Rock avec Le Petit Chaperon Rouge. Le tout sans oublier les improvisations et intermèdes, trapèze peu volant, voyante extra-pas-lucide, jets de baballes et chant en canon. Rideau.


Vrai faux, faux vrai etc. - Vous vous souvenez de Shirley et Dino ? Eh bien là, c'est tout pareil. Entendons par là que Corinne, Gilles et leurs excellents comparses, fidèles au style qui a fait leur succès, appuient cet hommage respectueusement caricatural sur un vrai faux-jeu ou inversement, lequel nourrit un vrai faux théâtre de faux vrai théâtre et réciproquement. Bref, une façon inimitable qu'ils ont de jouer les acteurs ne sachant pas jouer et surjouant l'acteur sachant jouer en une vaine tentative de faire accroire qu'ils ne savent même pas jouer l'acteur sachant jouer à ne pas savoir jouer. Grosso modo. Et tout cela avec cette sorte de mollesse énergique (ou inversement, une fois encore), la raideur adroite et la très précise maladresse que seuls maîtrisent les rois du faux-semblant.
Fidélité, tout aussi bien, au temps de leurs débuts comme à un théâtre de tréteaux dont les rares accessoires, costumes et décors devaient tenir dans une carriole et servir aussi bien au drame qu'à la farce, au cirque ou à la tragédie. Aussi le décor comporte-t-il toujours son armoire/placard/palissade côté jardin, sa porte côté cour, seul le centre recevant canapé, trône, deuxième porte ou tentures selon besoin ; aussi les costumes recyclent-ils volontiers tel ou tel élément d'un atour précédent, aussi improbable soit-il ; aussi les accessoires, enfin, relèvent-ils du meilleur dans le pire, quand les épées se tordent à la moindre estocade comme le spectateur de rire.
Il est dans la nature du critique de pinailler et ronchonner. Ronchonnons donc, et pinaillons : pourquoi, puisque Shirley est au repos forcé, Corinne Benizio se sent-elle tenue d'en reprendre si souvent voix, gimmicks et attitudes, quand elle démontre par ailleurs pouvoir s'en passer sans peine ? Une fois est un clin d'oeil, deux fois une lourdeur, trois fois deux fois de trop. Et pourquoi cette constance dans le yaourt anglophone tout au long des évocations shakespeariennes ? Il y a dans cet excès d'absurde quelque chose des Monty Python, c'est entendu, mais il n'empêche: au bout d'un moment, ça lasse. Mais pas d'autre ronchon, au demeurant ; restons-en donc là, et que rire et théâtre soient ! II

Jacques-Olivier Badia

Les caméléons d'Achille
Achille Tonic : fanfare Grand Siècle et boulevard. (Photos DR)






Théâtre
Les caméléon d'Achille
Ecrit et mis en scène par Corinne et Gilles Benizio.
Avec : Corinne Benizio, Gilles Benizio, Valérie Crouzet, Pascal Durozier, Maryse Poulhe.

Odyssud, 4 avenue du Parc à Blagnac.
Tel. 05 61 71 75 15. www.odyssud.com

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Les caméléons d'Achille 2