accueil/critiquesà veniragendaaccueil à côtésliens

Dandy Swing

Le Bijou accueille le swing joliment enlevé de Brazùk,
partagé entre dandysme et rythmique forte.

Il porte un nom assez improbable pour qui se réclame de Montpellier et de Bruxelles, mais qui ne déparerai pas un natif des Balkans, pour ne pas dire de Slovaquie : Mortek Brazùk (avec l'accent, s'il vous plaît, en n'oubliant pas de prononcer "brazouc" ; il y tient, semble-t-il). L'histoire, ou la légende, veut qu'il soit né dans une fabrique de parapluie un 4 novembre ensoleillé. Le destin, lui, a décidé d'en faire un auteur, un compositeur un interprète, guitariste, saxophoniste, jazzeux et chansonneux, et de le faire remarquer en quelques festivals de bonne tenue parmi lesquels le dernier "Alors... Chante !" En vertu de quoi Philippe Pagès, toutes oreilles dehors comme à son habitude, n'a pas manqué de le sertir en son Bijou.

Le truc de Brazùk, son genre, sa patte, ce serait d'abord le swing. Pas le manouche à guitare folle, non, pas plus le swing canonique, si l'on ose dire, maisnstream et cuivré, devenu passe-partout à force de redite et de pâles imitations, mais celui qui naquit il y a bien soixante balais de l'irruption dans le jazz de rythmiques vives et balancées empruntées au "chant nègre" et de la volonté de s'affranchir du style big-band par l'improvisation. Bref le be-bop, sa fougue et ses audaces, un poil tempérées par l'âge cependant. L'autre truc de Brazùk, son autre genre son autre patte, ce serait la chanson dite française, celle qui lui vint à l'oreille par Brassens et Gainsbourg et avec elle le goût du texte.
Ainsi entre en scène un grand jeune homme un peu hirsute, mince et élégant dans son pantalon de ville, flanqué d'un pianiste encravaté au visage de premier communiant, d'un contrebassiste discret, d'un cogneur de toms endiablé dans sa chemise déjà ouverte au vent. La guitare tinte, claire et pleine d'échos, vaguement mélancolique, bientôt enlevée par de très inattendues tonalités funky que soutient un batteur beat-boxer incapable de rester en place, sinon pour se figer dans les silences en posture de matador. "Ladies and gentlemen, welcome on board."
Un poil bop un poil boogie, "je me réveille couleur bouteille" au son d'une contrebasse presque classique dans sa solidité rythmique, entrant sitôt après dans le monde bizarre d'Elsiuss, l'éléphant don juan au nom de degré thermométrique ou presque. "Qui suis-je ? Un homme..." Le jazz se fait de nouveau mélancolique – pas pour longtemps, quand le batteur se laisse bientôt aller à ce qu'il aime le plus : jeu sonore aux mailloches, roulements crescendo, gamineries espiègles du bout du manche sur les cymbales, beats de bouche et débagoulades de paroles anglaises interpolées à toute vibrure au beau mitan de la chanson.
Plus tard ce sera une ode à la grand-mère, celle dont on voudrait hériter et qui ne se résout pas à partir, une histoire d'aller de ci de là, un Saturne Jazz à la rythmique superbe – "j'voudrais qu'ça tourne, j'voudrais qu'ça tourne bien entre nous" – un tempo donné du pied et de la main sur plancher, paumes, poitrine et tout ce qui claque, une fête à la grenouille, pim pam poum et Bruxelles, dans une ambiance rappelant le film noir des années cinquante : obscure, pesante parfois de mélancolie entêtée, mais allégée de cynisme brillant et d'une propreté d'image refusant la tache.

Voilà qui est fort beau et bon. Brazùk a indéniablement de la patte, une façon bien à lui, un peu dandy et goguenarde, de donner un jazz bien campé sur ses racines bop et dont on ne sait vraiment d'où il tire ce ton assez peu imitable. De la personnalité des musiciens qui l'accompagnent, qui sait ? dont la moindre est sans doute celle de Nicolas Lancerotti, la plus folle celle de Romain Castéra dit Noamir. Le premier pose le rythme de façon fort classique, sans trop sortir des clous d'un tempo affirmé, solide, irréprochable mais assez lisse. Le second au contraire fait feu de tout bois, s'amuse de sa batterie et de tout ce qui peut faire rythme avec un plaisir de gamin, claque le fer de ses toms autant qu'il chatouille le pivot des cymbales. Entre les deux, le pianiste Dorian Dumont révèle sans trop insister, mais à chaque fois que possible, une technique de haute volée au service d'une belle sensibilité. Du nanan.
Ce qui serait parfait si deux motifs d'agacement ne venaient troubler la fête. Le chant d'abord, à voix claire parfois, mais bien plus souvent traînant, sourd et nasillard, au point que les paroles disparaissent dans les tréfonds du micro, bouffées par on ne sait quelle indistinction et ne laissant surnager que de rares fragments de texte. Dommage, et l'on aurait aimé pouvoir mieux goûter l'écriture puisqu'elle se veut aussi importante que la musique.
Le second point porte à l'hésitation tant il relève du pur ressenti, personnel et subjectif, de qui ne connaît pas l'artiste, au risque du procès d'intention et du délit d'attitude. C'est qu'il y en eut un au moins pour trouver dans la façon qu'a Brazùk d'être en scène, dans son rapport au public, une distance moqueuse, les dehors d'un mépris germanopratin pour le pauvre péquenot venu entendre ce dont il est à peine digne, qui lui gâchèrent assez sérieusement le plaisir. Le jugement est peut-être injuste, la morgue tenant parfois lieu de paravent aux grandes timidités. Disons, pour présenter les choses autrement, que le folliculaire en sortit avec le sentiment d'un regrettable manque de sincérité et de générosité, entachant la très réelle qualité musicale de l'ensemble du soupçon de vanité. Chacun jugera pour sa part. Pour le Clou, persiste et signe II

Jacques-Olivier Badia

Brazuk
Brazùk pris par le swing. En bas, avec Nicolas Lancerotti (Photos Djeyo / CdlP)








Chanson - jazz
Brazùk
Avec Mortek Brazùk (chant, guitares, saxophone),
Romain Castéra (batterie, percussions, beat box),
Dorian Dumont (piano, claviers)
et Nicolas Lancerotti (contrebasse)
.
galerie d'imagesportrait (vide)interview (vide)
Brazuk