"A travers les éclats recollés, traversés d'une abeille, le meurtre était visible."
Jean Genet, Poèmes retrouvés, 1945.
Extraits de cette sulfure hautement caustique, concentrée, qu'est l'oeuvre de Jean Genet, quelques textes forent plus profond et plus cruellement que d'autres : Le condamné à mort, exaltation alexandrine et sans ambages d'Eros et Thanatos ; Les paravents, dissection au vitriol de l'institution militaire, de l'histoire contemporaine et de quelques fragments de sale nature humaine ; mais surtout le rituel psychotique des Bonnes qui, s'il n'étonne plus guère en notre époque de sanglantes catharsis, conserve sa puissance et reste l'oeuvre la plus jouée de l'auteur. Le Théâtre² l'Acte en donnait il y a plus de vingt-cinq ans une version restée dans les mémoires, que reprenait en février le théâtre Garonne, polie et bonifiée par le passage du temps. C'est aujourd'hui au tour du Grenier de Toulouse de se saisir de l'oeuvre, dont Stéphane Batlle offre une lecture à sa manière, et à Laurence Roy l'occasion d'une prestation impressionnante.
"Nous serons belles, libres et joyeuses."
Ma première serait Madame, haute bourgeoise frivole et cruelle, vivant dans un tourbillon de falbalas et de faux-semblants. Le mépris qu'elle voue à sa domesticité se partage également entre la volonté mauvaise de creuser toujours plus le fossé qui les sépare et la méchanceté naturelle, ignorante d'elle-même. Impérieuse, amicale, hypocrite, évaporée, elle est la main sans raison qui caresse et qui fouette.
Mon second serait Monsieur, ou plutôt son absence, son creux. Monsieur qui aurait pris maîtresse parmi ses bonnes, Monsieur que des dénonciations calomnieuses ont envoyé en prison, Monsieur dont une lettre annonce la libération conditionnelle et le retour au foyer.
Troisième et quatrième seraient les soeurs : Solange l'aînée, la douce, l'effacée, peureusement admirative d'une maîtresse – "je raconte les beautés de Madame" – qu'elle n'ose pas plus haïr qu'aimer ; Claire la cadette, cachant sous ses dehors de domestique policée les remous furieux d'une révolte née de la haine et de la frustration. Deux bonnes qui, une fois leur service achevé, recréent obsessionnellement un Jour des Fous à leur manière, jouent à être Madame, soi-même ou sa soeur dans un rituel exutoire où se mêlent le fantasme et le projet de meurtre. Madame mourra, peut-être ou pas, comme mourra Claire... Peut-être, et Solange avec elle, quand de trois chairs de femmes ne restent que deux.
"Allez, tu peux te ressembler maintenant..."
Abordant les créations de cette saison, Stéphane Batlle souhaitait monter un texte plus "râpeux" qu'à l'ordinaire – curieux désir, au demeurant, à considérer les férocités libertines des Liaisons dangereuses ou les fureurs de Qui a peur de Virginia Woolf ? Ce fut donc Les bonnes, dont il voulut mettre en lumière le jeu constant de miroirs déformés, déformants, l'obsession de l'Autre conçu comme double obscur et dans laquelle il voit l'expression de la haine que l'auteur vouait à sa propre personne. Sa lecture s'est cristallisée en un double parti : concentrer l'oeuvre, transformer le lent cheminement dans la folie en une poussée irrésistible et furieuse par coupes et compression ; faire des deux soeurs un seul personnage, schizophrène, éperdu, une manière de Dr Jekyll et mister Hyde ancillaire et dévoyé.
Violence des contrastes, symbolisme et abstraction de caractères poussés à leurs limites : il y a dans ce choix des échos de cinéma expressionniste allemand, comme on en trouvera dans le décor sobre, géométrique, dont les noirs et blancs affrontés ne sont brisés que par l'éclat des robes de Madame et la rutilance sanglante d'un bouquet de roses, comme on en trouvera encore dans les lumières de peu d'états, mais soigneusement partagées entre pénombre et éclat.
Qu'on goûte le parti ou non, personne ne contestera la qualité de l'interprétation. Dédeine Volk-Léonovitch trouve dans le bref rôle de Madame l'occasion de détourner son tempérament comique dans les traverses de cruauté frivole qu'exige le rôle. Précise, impeccable, elle est l'explication in vivo du drame. Laurence Roy, pour sa part, est rien moins qu'éblouissante. Les familiers du Grenier et autres scènes connaissent déjà l'étendue de sa palette ; elle fait preuve ici d'une finesse, d'une justesse, d'une plasticité de jeu éblouissantes, changeant sans cesse de corps et de voix, d'attitudes, de manies minuscules en bascules toujours plus rapides à mesure que son personnage quitte la mise en abyme pour plonger dans le gouffre de sa folie.
Il y en aura peut-être, sans doute, pour trouver ces contrastes excessifs, la noyade trop rapide et bouillonnante. Reste que le malaise voulu par Jean Genet est bien là, plus intense peut-être d'être ainsi concentré et tenu à fleur de mots par une maîtrise et une précision remarquables, avec un souci de fidélité que les coupes vives ne démentent pas.
Un volée de coups de poing, plutôt qu'un lent rongement – et alors ? II
Jacques-Olivier Badia