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Dying Bonanza

Le théâtre Garonne clôt son Printemps de Septembre
avec Bonanza, installation-spectacle
et portrait d'une ville morte, par le collectif Berlin.

A Bonanza, ancien haut-lieu de la Ruée vers l’Or devenu la plus petite ville du Colorado, le temps s’est arrêté. Définitivement. Impossible de dire si la communauté qui vivote ici à l’abri des Rocheuses sait que nous sommes au troisième millénaire. A-t-elle entendu parler du 11 septembre 2001 ? Là encore, difficile à dire. On rythme sa vie aux apparitions du soleil. Bûcheronne. Hume le vent. On lézarde ou peint à l’aquarelle. La moindre action semble durer des lustres : démarrer un vieux tacot comme répondre à une simple question.

Bonanza comptait naguère des milliers d’habitants, trente-six saloons, sept dancings et des flopées de prostituées. On n’y trouve plus que cinq maisons et un hangar à pompier abritant de temps à autre les réunions du conseil municipal. Ainsi que sept habitants (tiens, le même nombre que les dancings…), reclus dans leur foyer comme dans des bunkers et ne connaissant de leurs voisins que ce que la rumeur porte à leur solitude.
Dans cette ambiance curieuse où le bruit d’un moteur de voiture non identifié suffit à provoquer l’émoi, tout peu devenir prétexte à guerre civile. Eviter qu’une non-résidente de Bonanza puisse en être l’édile, que le conseil municipal ne soit presque exclusivement composé par des habitants de la lointaine cité de Pueblo ou découvrir si Mary est une sorcière, voilà largement de quoi s’adonner à la brigue, comme dans le dernier jeu de télé-réalité d’Endemol ! Dans un remake de "l’Enfer c’est les autres", version Amérique profonde, chacun débine chacun. Mais sans se voir et sans se préoccuper du temps qui décime le petit groupe aussi sûrement qu’un scénario de film d’horreur pour teenagers (Roger, le numéro huit et époux de Mary, vient de mourir d’un cancer).

Bonanza

Dans ce contexte cauchemardesque, la caméra du Groupe Berlin (ne vous fiez pas à son nom, il est anversois !) offre à ces âmes amères la possibilité de s’épancher.
A partir des confidences recueillies, il a imaginé un docu-théâtre très réussi que scénarise une installation en deux parties. A l’étage inférieur : cinq écrans en rang d’oignons projettent leurs images comme au rayon téléviseurs d’un centre commercial. A chaque écran correspond une maison dont la réplique se retrouve à l’étage supérieur sur une immense maquette de la ville. Un jeu de lumière subtil, éclaire à chaque instant le foyer concerné par la narration. Superbe.
Cet objet théâtral est une invention dramaturgique géniale. Celle de la machine "à faire des portraits de villes". Yves Degryse, Caroline Rochlitz et Bart Baele, deux comédiens et un designer vidéo et lumière, ont inauguré le genre avec Jérusalem en 2003, puis se sont attaqués à Iqaluit, capitale inuit au nord du Canada, Bonanza et enfin Moscou.
Ici, en mettant en résonance les confidences de personnes qui ne se sont jamais rencontrées ou presque, le dispositif multi-écrans donne un portrait pluriel, polyphonique, plein d’humour et de noirceur. Quant à la maquette, elle replace l’histoire dans une concrétude géographique et géologique, et pousse jusqu’aux détails absolus l’ancrage dans la réalité. Détails que l’on retrouve dans le film, tel que le drapeau américain planté chez le bûcheron Mark par exemple. Pour tout cela, l’objet global ravit, surprend, saisit, transformant un documentaire sociologique en un thriller de Stephen King. Documentaire réaliste qui vire au théâtre de l’absurde, tragédie autour du pouvoir mais aussi magnifique exemple de ce que peut donner la comédie humaine, le tout dans un contexte de thriller, Bonanza synthétise tous les ressorts dramaturgiques du monde. C’est un concentré d’humanité dans une société réduite à peau de chagrin. Absolument intense. II

Bénédicte Soula

Bonanza
Scènes de la vie à Bonanza. (Photos DR / collectif Berlin)














Installation-spectacle
Bonanza
Collectif Berlin.
Conçu et réalisé par Yves Degryse, Caroline Rochlitz
et Bart Baele.
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Bonanza