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"Des choses
qui ne sont pas là"

Article paru le 7 novembre 2008

Benoît Bourbon est auteur, metteur en scène et comédien - enseignant, tout aussi bien, qui depuis la rentrée exerce son sacerdoce bien loin de chez nous : à Libreville (Gabon). Il revient pourtant régulièrement au théâtre de Poche où ont été reprises, l'automne dernier, deux de ses pièces, Les yeux gris ou l'impromptu du square et Le Bon Dieu s'appelle pas de chance, en compagnie de sa fidèle complice Marie-Cécile Fourès. Deux textes sensibles et joliment portés, dont le dernier aborde sans fausse pudeur un thème délicat, l'euthanasie. Profitant du retour du Bon Dieu..., nous republions l'interview réalisée à cette occasion.

II Pourquoi avoir choisi d'aborder ce thème, difficile et assez peu traité ?
Benoît Bourbon.- Pour plusieurs raisons. La première, justement parce qu'il n'est pas facile et que le théâtre est justement le lieu où aborder les sujets qui fâchent. Deuxième raison, on n'en parle pas en France. Il n'y a pas de débat, seulement des tabous. C'est agaçant. On dit "non", puis on s'arrête là.
Marie-Cécile Fourès.- Il est abordé politiquement, ou sur le plan médical, mais culturellement ? Et puis la mort fait toujours peur.
BB.- Il faut voir aussi que la mort est une composante du théâtre. Des sujets au théâtre, il n'y en a pas trente-six mille... C'est Eros et Thanatos, on y revient toujours.

II A vous entendre,on vous croirait volontiers militant. Le ton de la pièce est pourtant très neutre.
BB.- Justement : si on veut lancer un débat, il faut montrer tous les aspects du problème, que tout le monde s'y retrouve, que ce ne soit ni un brûlot, ni une pièce en faveur de l'euthanasie. Ce n'est pas du militantisme. C'est un prétexte, aussi. Ce qui m'intéresse dans ce sujet, c'est l'isolement de la fin de vie, faire réfléchir les gens, leur dire d'arrêter de regarder ailleurs, leur dire "ça peut vous arriver."
Quand on est malade, on est seul, forcément - tout le monde a ses problèmes, on n'a pas forcément envie d'absorber les problèmes des autres. Et ce n'est pas une question de cancer, de sida, ça vaut pour tout.

II Le sida, justement. Votre personnage en meurt, mais il sort de l'image qu'on en a le plus souvent.
BB.- Je voulais sortir des clichés. L'homo shooté qui court les boîtes, ça va ! J'ai voulu rappeler que le sida touche tout le monde, toutes les couches de la société, toutes les orientations sexuelles.
MCF.- Concernant le sida, on a l'impression qu'il y a toujours deux camps, les victimes et les coupables. Les intéressés eux-mêmes se définissent comme ça. Il fallait montrer autre chose.
BB.- De plus, le thème de l'homosexualité est traité au théâtre soit de façon ridicule, comme dans La cage aux folles, soit tragique, soit complaisante. C'est pénible. On ne voit pas ça dans le monde anglo-saxon (Benoît Bourbon a vécu en Nouvelle-Zélande, ndlr), pourtant très intrusif en matière de vie privée, mais en même temps très tolérant. Quand on parle de partner, on ne dit pas si c'est un homme ou une femme et tout le monde s'en fiche.
Il faut lutter contre le poids de cette chape de plomb judéo-chrétienne. Je n'écris pas pour autant en disant : "je mène un combat." Le spectacle doit être un divertissement, ce qui ne veut pas forcément dire faire rire. Je n'ai pas voulu faire quelque chose qui force les gens à se prendre la tête. Il fallait que ce soit évident, qu'ils puissent s'asseoir dans un fauteuil et recevoir, simplement.

II D'où ce parti pris réaliste ?
BB.- Je n'aime pas la surcharge et les effets de scène. Ç a gêne le jeu des acteurs. Ç a peut être très beau, mais ce n'est pas mon truc : moins il y en a, mieux c'est. (Un temps) La lumière, par contre, il faut vraiment la travailler...
MCF.- C'est le troisième comédien, nous nous en sommes bien rendus compte en jouant au théâtre de Poche. Si on ne met rien, l'imaginaire des gens travaillera. Au théâtre, il faut faire passer des choses qui ne sont pas forcément là. Dans "Les yeux gris", il y a un moment où je fume une cigarette ; avec les nouvelles lois, je n'ai pas le droit alors je ne l'allume pas. Demandez au public, je suis sûr que de nombreuses personnes seront persuadées de m'avoir vu vraiment fumer.

II Comment travaille-t-on lorsqu'on est à la fois l'auteur du texte, le metteur en scène et l'interprète ?
BB.- Il y a un côté très agréable à jouer ses propres textes, c'est que la mémorisation est beaucoup plus facile (rire).
MCF.- ... Et on peut prendre des libertés avec l'auteur, surtout lorsqu'il y a une complicité comme celle que nous partageons, Benoît et moi. D'ailleurs, il aime bien changer des choses au dernier moment - et il ne prévient pas sa partenaire ! Mais c'est génial : on se connaît, alors on se permet des choses... On ne fait jamais la même chose, on joue, et aussi entre nous.
BB.- C'est un rapport de confiance, aussi.

Le Bon Dieu s'appelle pas de chance
Benoît Bourbon et Marie-Cécile Fourès dans "Le Bon Dieu s'appelle pas de chance". (Photos Djeyo / ArchivesLe Clou dans la planche)

Le Bon Dieu s'appelle pas de chance bis
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II Vous n'avez pas envie de ne plus être les trois à la fois ?
BB.- Oh que si ! J'ai déjà joué avec d'autres personnes, bien sûr, d'autres textes que les miens, mais personne d'autre que moi n'a encore monté un des mes textes.

II Comment prenez-vous les choses, en tant que comédien ?
BB.- Je suis très... malléable. On me demande de faire quelque chose, je le fais. Si on me dit que ce n'est pas bon, je refais. J'ai été formé à la dure : nous sommes de la glaise, et la glaise ça ne pense pas.
MCF.- Oh !
BB.- On peut penser après. Le jeu d'acteur, c'est quelque chose de tripal. Pour moi, le théâtre, ce n'est pas cérébral. Il ne faut pas réfléchir, il faut faire. C'est... animal. On est cérébral quand on lit le texte, quand on l'apprend, mais il faut débrancher son cerveau sur scène.
MCF.- Il y a plusieurs méthodes, mais il y a toujours des gens, des phrases qui marquent. Un de mes professeurs disait quelque chose du genre : "Vous déposez votre toi, vous vous habillez de votre personnage, et surtout vous n'oubliez pas de le laisser dans les coulisses en partant." Voilà.
BB.- Quand on rentre en scène, c'est comme se faire un rail - bon, je n'ai jamais essayé, mais voilà : c'est bon, mais c'est addictif. Ça peut être dangereux.
MCF.- Mais qu'est-ce que c'est bon ! C'est vraiment un plaisir, de faire sur scène des choses qu'on ne fait pas dans la vie. On joue, comme des enfants.
BB.- C'est ce que j'aime, justement : on fait comme les enfants, on joue à "on dirait que". C'est un gros mensonge auquel on croit, et c'est ce qui donne son côté réaliste, ou plutôt crédible, au jeu.

Propos recueillis par J-O. Badia