Article paru le 10 juillet 2008
Pour bien des gens, le théâtre est un loisir et ne se conçoit trop souvent que comme comique, au moins léger, spectaculaire ou esthétique - bref, détendant. C'est oublier que la force première des planches est de pouvoir tout dire en liberté, y compris le plus noir, y compris le plus dur, les corps et les coeurs crevés ; d'en faire naître toute sorte d'émotions, y compris la douleur, y compris la tristesse, la terreur de la fin. Ainsi la mort et la maladie s'invitent-elles sur les planches, toujours plus souvent à notre très contemporaine époque où une Saloperie Insidieuse Dévore Assidûment les existences, par milliers dans nos contrées, par millions ailleurs. (...) Inconscient ou courageux, Benoît Bourbon n'a pas craint de s'y attaquer dans son deuxième texte, Le Bon Dieu s'appelle pas de chance, que reprendra une fois encore le théâtre de Poche à partir du 15 juillet. Une pièce simple, assurée, sensible et forte.
"Le diable s'appelle solitude"
Endormi sur son lit d'hôpital, torpide et immobile, Max a l'air d'un gisant. Le "Christ mort" d'Andrea Mantegna, mais en pyjama à rayures, le crâne coiffé d'un bandana noué. Sans personne à ses côtés pour le conduire et pleurer. D'ailleurs il va mourir, bientôt, frappé par un animalcule, l'abatteur de murailles venu rompre les défenses de son corps jusqu'à la dernière reddition.
Il n'est/n'était pourtant pas homo, Max, ni toxico ni quoi que ce soit, mais bon petit bourgeois catho, casé depuis dix ans dans le confort conjugal et les certitudes sans éclat. Mais Blanche, son aimée... A plongé, sans rien dire à personne, dans des songes poudreux. Lui a confié la garde de la bestiole. Est partie, six mois plus tôt, lui ouvrir le chemin. Les autres, famille et amis, ont fui, menti - ça n'arrive jamais, ces choses-là chez ces gens-là.
Alors Max a la rage. Epuisé de colère et de trop d'attente, il pratique le désespoir comme un sport de combat, fait fuir ses infirmières les unes après les autres à force de douleur lasse, hargneuse et butée. Sauf Marie, la dernière : vingt ans de métier, la conviction, la douceur, la force sans indulgence des vieilles routières d'unités de fin de vie. Ils finissent même par bien s'entendre, ces deux-là, liés par la prise de bec, la littérature érotique et "Le patient anglais".
Mais lui voudrait partir, plus vite, plus dignement - pourquoi attendre, seul et misérable, face à l'issue certaine ? Elle ne le veut pas, qui s'est vouée à sauver des vies, accompagner des fins. Qui pourtant, elle-même... Trois fois perdu, trois fois revenu, Max n'en peut plus, n'en veut plus de ce simulacre d'existence habité seulement par le rêve de Blanche. Coma. Nouveau retour.
– Ils m'ont ramené, hein?
– Mais je n'y étais pas.
– Sinon ?...
"Vous étiez là, quand je suis mort ?"
Encore ce foutu virus, pourrait-on soupirer, encore la bonne mort. Eh bien oui, mais non. Car, outre que le sujet des grandes maladies et de la fin de vie est très loin d'être clos, Benoît Bourbon, auteur, metteur en scène et interprète, a su en éviter les pièges avec le plus économe des moyens : la simplicité, sans discours ni prétention. Il n'y a là-dedans que banalité, volontaire, assumée. Un homme mourant, celle qui le soigne. Leurs conversations, beaucoup de silences. Pas d'argumentaire, pas d'effet de pathos, rien de ces situations alambiquées conçues pour susciter la compassion de bon ton, la cervelle froide visant au plus chaud de la tripe. Pas même les mots qui fâchent, ou alors de rencontre, et pas vraiment de conclusion sinon la mort.
Le parti pris se retrouve dans le jeu comme la mise en scène, sobres, dépourvus d'éclats outranciers comme de dépouillements trop formels. Peu de déplacements - elle sur sa chaise, lui dans son lit - peu de cris, pas de murmures. Des lumières simples posées sur un décor utilitaire. Mais le tout porté par un rythme soigné, discrètement marqué par les noirs, un piano et des tapotements d'oreiller, un impeccable jeu de petits rien dont l'intensité s'impose par touche successives.
Ce n'est pas parfait pour autant. (...) Le texte souffre, au moins un peu, du dévoilement trop rapide d'un ressort important du drame ; plus encore d'une fin un poil à peine trop longue et rendue maladroite par le désir de tenir le fil bien tendu jusqu'au bout, quand une brève apparition muette aurait suffit à conclure le récit.
Mais il sait, à l'inverse, faire preuve d'un humour passager, sans lourdeur ni noirceur exagérée, d'une qualité de coeur qu'on ne goûte pas si souvent. Tel qu'il est, il se révèle délicat, bouleversant, profondément humain - d'une tristesse heureuse qu'on n'osait pas attendre. Digne, tout simplement. II
Jacques-Olivier Badia