Peut-être vous rappelez-vous Barbara Dupuy, la caissière d’«Il y a toujours baleine sous gravier» campée en 2006 par Domi Giroud… ? L’auteur et comédienne revient au théâtre du Grand Rond dans le cadre des apéro-spectacles avec Blanquette de mots, assemblage de quelques nouvelles de son cru dont elle propose une lecture.
Des pneus, un tableau, un baiser et une sœur nénée
C’est tout d’abord la Sortie de route fastidieuse de Laurence : quelques centaines de kilomètres en solitaire dans un bolide de cinquième catégorie, de quoi faire remonter en cogitation noire trente-huit années d’existence douteuse - "merde, merde et remerde". Son voyage, Laurence ne le terminera pas seule : ça aurait pu être un sanglier dans la carlingue, mais ce n’est qu’un pauvre gars marchant au bord de l’autoroute. Elle l’embarque.
C’est ensuite cet Abri de pluie rempli de tableaux que hante un trentenaire chômeur depuis peu. Le voilà "inadapté", égaré devant "la découverte de ces étendues de temps libre", lui qui n’a jamais connu d’oisiveté en dix-huit ans de métallurgie. Apprendre à ne plus courir, à ne plus désirer courir, à passer des instants de complète improductivité - à contempler un tableau, par exemple, à observer une femme assise, pourquoi pas ?
On continue avec Aline, le témoin d’Agnès, qui vit ses dernières heures de Catherinette dans l’excitation des préparatifs de son mariage imminent. Son enterrement de vie de jeune fille, elle le passe en tête à tête avec Aline, à grand renfort de bulles. Mais voilà : l’alcool, l’émotion, les conversations de copines, et tout cela se termine par une exploration très innocente des lèvres féminines – "j’ai plongé direct dans sa bouche !" Vive le mariage.
Et enfin, dur dur d’être cadette, surtout lorsqu’on a pour aînée une sublime créature dont les perfections sont régulièrement rappelées par tout votre entourage… "Elle fait sa vie avec ce qu’elle a, c’est-à-dire tout". Ma sœur, c’est l’amour vache de toute une vie, le complexe d’infériorité qui devient force une fois le cordon familial coupé. A l’évidence, les gens parfaits ont du mal à trouver le bonheur.

Un buffet où picorer agréablement
Quatre nouvelles aux sujets et tonalités variés. Des bizarres, des touchantes, des amusantes, des tout à la fois – ce qui est encore mieux. Concocter une nouvelle du chef Giroud ? Vous prenez une botte de sourires, un soupçon d’insolite, une cuillère de comportements humains improbables, une pincée de quotidien, vous saupoudrez d’une pincée de mystère, vous touillez, c’est prêt. C’est ce qui s’appelle filer la métaphore culinaire jusqu’au trognon de bobine... Trêve de tropes.
Domi Giroud joint à des textes agréables des qualités de lectrice qui doivent beaucoup aux planches. On sent la comédienne dans ces brefs (trop brefs ?) regards qui fixent sur le spectateur l’image fugitive d’un personnage.
Le travail de la voix colore la lecture et on l’en remercie – non pas que ses nouvelles ennuient, loin de là, mais la lecture n’est pas la prestation la plus divertissante qu’il soit. Il faut de la présence pour tenir l’auditoire et la concocteuse de blanquette assise derrière son bureau n’en manque pas. Ajoutez à sa chaleur humaine naturelle le sucré des dragées qu’elle distribue en chantant et ce moment de lecture devient résolument sympathique ! II
Manon Ona