Les amours raciniennes nous parlent-elles encore la langue de l’amour ? S’accommodent-elles toutes d’un effacement de la mise en scène ?
Rappelons-le, la programmation "Noir Lumière", ouverte avec Dom Juan et poursuivie par deux Antigone(s), se clôt au théâtre du Pavé par la création de Bérénice. Parmi les choix artistiques des Vagabonds : une revalorisation du texte, une discrétion de la mise en scène et une scénographie des plus sobres. Proposition artistique intéressante, qui fut d’ailleurs convaincante pour les Antigone(s) – le Clou n’a hélas pu voir Dom Juan – mais qui ne s’applique peut-être pas avec le même bonheur à toutes les pièces du patrimoine…
"Adieu. Servons tous trois d'exemple à l'univers /
De l'amour la plus tendre et la plus malheureuse /
Dont il puisse garder l'histoire douloureuse." (Bérénice)
Comme dans bien des tragédies antiques ou classiques, cette pièce présente des personnages écartelés, dévorés par un cruel dilemme. Pour l’heure, une tension entre passion et raison, amour et devoir : Titus, empereur romain, aime Bérénice ; Bérénice, reine de Palestine, aime Titus. Mais voilà, pour les avoir renversés cinq siècles plus tôt, Rome exècre les rois et n’entend pas voir son empereur épouser une reine.
Titus (Christophe Montenez) doit faire un choix, mais le dilemme est finalement vite résolu, tant est persuasive la voix du confident Paulin (incarnation de la raison et de la sagesse politique, interprétée par Corinne Mariotto) : Bérénice (Sylvie Maury) doit partir et la pièce n’est ensuite qu’atermoiements autour de cette décision première, à laquelle l’amant refoulé Antiochus (Francis Azéma) vient mêler ses pleurs.
Voilà qui donne l’occasion de méditer sur la place de nos classiques dans la création théâtrale contemporaine. Posons d’entrée le problème : ainsi montée, Bérénice, étiquetée "histoire d’amour la plus émouvante", n’a pour malheur pu qu’effleurer la sensibilité du Clou, qui ne faisait pas figure d’exception dans la salle. Il est gênant de se surprendre à sourire de ce qui cherche au contraire à susciter le pathétique. Cette réception fut anticipée par la compagnie : "Bien sûr", écrit-elle au sujet de la thématique amoureuse, "il reste les cœurs de pierre, les atrophiés du sentiment, ceux qui baillent ou ricanent dès qu’ils entendent ce mot, qui attendent la baston pour comprendre... ou qui préfèrent rire un bon coup parce que 'le théâtre c’est fait pour rigoler !'".
Fichtre. On se sent presque vidé de notre sensibilité. Pourtant, on sait que le théâtre n’est pas fait pour quoi que ce soit, qu’il demeure le possible lieu de toutes les émotions humaines – je dis bien "possible". Car il faut bien le dire, le mythe de la contemporanéité des œuvres classiques fait parfois figure de commode sparadrap sur la plaie du décalage séculaire, en particulier s’il n’est pas corrigé par un véritable investissement du metteur en scène. Même le génie shakespearien mérite parfois quelque patine – un rien de mise en scène dont l’art consisterait à rapprocher les mots anciens de nos capacités émotionnelles actuelles. Sont-elles moindres qu’alors ? Quelle idée saugrenue… différentes seulement.
Lecteur, garde-toi de penser que le Clou souhaite congédier sans distinction les amours raciniennes : grâce à la part du monstre, une amoureuse Phèdre s’accommoderait d’une telle épure, mais Bérénice, pièce moins tortueuse et torturée,en souffre. Il ne faut hélas qu’un pas du pathétique au niais, et dans ce dépouillement total le pas fut franchi plus d’une fois. Le Clou doit donc être atrophié du cœur.
Toujours est-il que le Noir Lumière des spectacles précédents bénéficiait de quelques initiatives, de la régie lumière notamment. Rien de tel ici : un décor symbolique (jonché de feuilles de laurier…) qui ne fait qu’accueillir les déplacements répétitifs des comédiens. On se place, on s’arrête et on parle. Des centaines de vers plus loin, le procédé fatigue – Racine, certes, ne l’aurait pas décrié.
On voudrait malmener le rythme des tirades et s’y tailler un chemin neuf, hélas ici rien ne surprend. Pas de méprise sur l’objet des ces remarques : les comédiens sont d’une rigueur implacable, totalement maîtres de leur texte (le si difficile alexandrin, qu’une syllabe de trop ou de moins fait achopper), justes dans l’émotion qu’ils souhaitent jouer… Mais certainement trop rigoureux, trop justes : on y prend froid. Une ou deux fois peut-être, des mots sortent du carcan classique – un "eh quoi !" de Sylvie Maury, un "laisse-moi le temps de respirer" de Francis Azéma. On les compte.
Bref, une Bérénice respectée, sans que sa poussière lui soit ôtée, sans qu’un regard neuf laisse en nous quelque trace marquante. Après tout, ceux qui goûtent la lecture de cette pièce devraient s’en trouver comblés. II
Manon Ona