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"Réduit(e) à une humilité de catastrophe"

Cante jondo andalou, danse des ténèbres vers la lumière avec "Le Baiser de la terre", bientôt aux Mazades.
Article paru le 13 novembre 2008

Les mots du poète en guise de titre et pour accompagner la fragile beauté du spectacle créé cet automne au théâtre du Pont Neuf par Danielle Marty, repris bientôt au théâtre des Mazades. Il y a de ces compositions surprenantes et parfaites : "Le Baiser de la terre" mêle flamenco, butô, théâtre et clown. On se demande de quel monstre de spectacle cette hétérogénéité va pouvoir accoucher… La curiosité du spectateur est récompensée : au-delà de tout aspect composite, une conjonction bien pressentie, une secrète affinité qui fait sens, incroyablement sens. Ce métissage n’a rien d’inattendu de la part de la Cie Pierre à feu, qui s’engage depuis sa création en 1987 dans des rencontres culturelles, linguistiques et artistiques, au cœur des cités.

"Mon poème s’est inscrit sur la terre du flamenco"
Commençons par démêler cette esthétique aux influences croisées, point de rencontre autour d’une thématique commune : l’exil, la voix des origines qui remonte du plus profond. Pas de chant plus juste pour cette descente en soi que le cante jondo des gitans andalous : de tous les chants de flamenco, le plus archaïque et le plus tragique, voyage dans les profondeurs, comme l’indique son nom. Le mot est juste : profonde et chaude, la voix de Clara Tudela vibre sans autre ornement que la guitare de Gregorio Ibor-Sanchez (compositeur, José Sanchez).
Voix rouge de la terre andalouse, voix maternelle couleur de soleil, brûlante, traversée de blessures et d’espoirs. Elle dialogue avec le personnage incarné par Danielle Marty, Manuela, fille du littoral andalous désormais coincée cité de la Grande Borgne. Portée par ce chant des origines, elle suit un parcours intérieur jusqu’au village de Punta Umbria :  Pointe de l’Ombre, extrémité intime où faire jour une dernière fois.
De la lumière dans l’ombre comme principe majeur d’une tout autre ouverture culturelle. Au début du spectacle, puis de manière ponctuelle, le rapport à l’espace rappelle la danse japonaise aux visages multiples, ankoku butô ("danse des ténèbres") initiée par Hijikata en 1959 : danse de "l’outre-noir", comme la pénombre lumineuse des tableaux de Soulages, danse qui boit à plusieurs sources - transgression, animalité, érotisme, ascèse, osmose... Danseuse de Butô elle aussi, cette Manuela au corps couvert de terre, qui parfois convulse, en proie à un mal intérieur, un mal aimé. Hijikata se disait habité par le fantôme de sa sœur qui dansait en lui : il y a bien dans ce corps qui lutte amoureusement avec la terre comme l’emprise d’un passé chéri, présence diffuse d’une empreinte maternelle, à entretenir ou à exorciser… c’est toute la question.

"Ecrire, c’est faire un enfant au paysage"
Au terme de son parcours, Manuela deviendra « accoucheuse » de paroles tues, plume des exilés et des proscrits, écrivain public de la Grande Borgne. Mais il en aura fallu, des heures de solitude, des instants de rage, pour renouer avec la vie, recouvrir une unité fondamentale : parvenir comme les gitans à « faire un centre du monde entier », à briser le sentiment d’exil. Avant d’apprendre à réintégrer son identité, Manuela aura rêvé de n’être plus rien (« même pas capable de disparaître ! »). Dès lors, la figure du clown s’invite très naturellement dans ce tourbillon métissé. Insertion géniale et d’une justesse rare, qui, outre la légèreté souriante qu’elle véhicule, nous ramène à une approche philosophique du clown, perçu ici comme une forme d’être au monde : la dérision est l’apprentissage d’une dépossession, d’une fuite très loin de tout égotisme. La gitane le rappelle, il faut sortir de soi pour renouer avec la vie, avec le monde.
On le voit, tout se croise en une harmonie aussi inattendue que convaincante : trois illustrations de l’exil avec le Cante Jondo, la danse des ténèbres et le payaso déchu. L’état de clown résonne avec la pensée complexe qui préside au Butô, tandis que la terre rouge qui jonche la scène relie la danse japonaise et le flamenco, dans une célébration de l’espace nourricier, qui est aussi espace intérieur. Et dans cet acquiescement à la vie, le clown encore, à en croire Michaux : « Vidé de l’abcès ridicule d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier (…) CLOWN, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance. Je plongerai. »
Cette composition serrée est à la fois très esthétique (beau travail des lumières – Philippe Ferreira) et remarquablement interprétée : oscillation entre un jeu réaliste et des emportements stylisés, symboliques, glissements entre parole et chant. Métissage du chant lui-même, qui parfois nous ramène vers la France, après un voyage dans un ailleurs brûlant, fantasmatique. C’est un travail tout neuf et pourtant rien ne tremble, en dehors du personnage même, si frêle, en proie à l’invisible : ténue mais incroyablement présente, Danielle Marty est tout simplement magnifique. II

Manon Ona

Le baiser de la terre
Danielle Marty et Cécile Briavoine. En bas, avec José Sanchez
(Photos Mona / Archives Le Clou dans la Planche)






Théâtre musical
Le baiser de la terre
de Danielle Marty / Cie Pierre à Feu.
Mise en scène : Danielle Marty.
Scénographie : Christian André-Acquier.
Musique : José Sanchez.
Avec : Cécile Briavoine, Danille Marty, José Sanchez.
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Le baiser de la terre 2