En entrant dans la salle du Ring où se donne L'avantage avec les animaux, c'est qu'ils t'aiment san poser de questions, le spectateur est tout d’abord déçu ; des bancs de-ci de-là, des magazines Elle posés bien en évidence, un plateau vide et une comédienne dans l’espace du public. Les canons classiques du théâtre contemporain, volontiers dénonciateur de la société de consommation, sont réunis pour que l’on s’attende à une longue séance de torture scénique. Que nenni !
Torture, il y aura, celle du monde moderne, certes, mais ce sera l’esprit, le cœur d’Elena (interprétée par Catherine Froment) qui en feront les frais, et pour notre plus grand plaisir, bizarrement. Le titre de la pièce et l’histoire sont en soi largement teintés de cynisme. Une femme qui abandonne son chien et sa mère, qui en tire des jugements sur la société actuelle, on s’attend à de l’humour noir bien consensuel. Mais doit-on rappeler que ce sont les mots de Rodrigo Garcia ?
Boudinée dans sa doudoune
pleine des outils de sa lente montée en puissance vers un désespoir fou, l’actrice ne s’épargne pas et prend le public à partie sans lui laisser le choix. Tout y passe pour exprimer sa colère et son dégoût d’une routine absurde.
Accepter sans broncher la dégradation animale subie par sa mère inopérable ? Non. Pas question.
Elena s’insurge, décrit avec acuité le flou sécurisant qu’installent les médecins, les infirmières pour soulager leur conscience et accepter l’horreur de la situation. La rationalité froide des institutions ne satisfait nullement cette femme qui veut rendre honneur et dignité à sa mère.
Elle devra renoncer à la sauver, après une lutte contre elle-même, contre sa raison. Elena est à bout, possédée par la maladie de celle qui est devenue "la chair de sa chair", tant elle n’est plus que l’ombre d’elle-même.
Elle tente de s’accrocher comme à la laisse de son chien aux derniers remparts de la vie. La science, ce n’est pas la peine. "L’espoir, quel mot à la con !" La foi ? Un ramassis d’images sans sens, colorées mais muettes. Alors faut-il se battre pour sauver sa mère ? Ou plutôt lui offrir ce qui lui semble être le meilleur, une mort digne, dans le respect, sans tous ces branchements, ces entraves qu’elle va lui retirer pour s’en harnacher elle-même.
Le rite se met en place. Lentement, Elena va gommer sa colère, se faire lisse, se masquer de sparadraps pour se faire aussi patiente et floue qu’une infirmière face à l’habitude de la déchéance. Elle prend le visage des bourreaux et croit se faire aussi dure qu’eux.
Mais en enlevant sa mère de l’hôpital, elle commet un acte d’amour incroyable malgré la dureté de ses mots : "Bonjour, sale conne, tu sais que tu vas crever bientôt ?"

La salle du Ring ne suffit pas à contenir l’intensité de cette fuite. Catherine Froment anéantit le cadre, sort pour introduire des éléments neufs et servir son récit.
Le chien, on le sait, est un prétexte. On ne le voit pas, ou seulement représenté par une peluche dont le chant sinistre et ridicule reprend un classique du rock "I’m gonna getcha good" (Je vais bien t’avoir). Le chien comme messager de la mort, rien n'étonne tant l’atmosphère pesante créée s’adapte au sacrifice à venir.
L’espace nu du plateau va s’animer, être occupé, rempli, dans un rituel méticuleux. Avec ses icônes, un Saint-Sébastien figé sur un écran de silicium, sa nature symbolique, des feuilles sèches colorées à la gouache et un arbre aux allures burtoniennes.
Les éléments modernes et naturels vont s’agencer pour créer un abri, un autel où la fille aimante pourra coucher sa mère, se délester de tout son mal, pour repartir, emplie de cette force du sacrifice. Tuer sa mère pour renaître, ça sonne tragique et moderne à la fois. C’est une adaptation bien inédite du Petit Poucet. Les cailloux blancs en moins.
L’impact visuel est proche de celui d’un clip de Björk ("Where is the line ?" de l’album Medulla), avec ses corps englués, couverts de fibres végétales, rampant pour sortir d’un corps maternel rembourré et marcher avec maladresse.
L’exécution admirable de l’actrice laisse l’audience désarmée et amère. Pas sur le plaisir partagé ce soir-là sur scène, mais plutôt sur notre monde où maladie rime avec perte de l’identité et du respect de l’homme. II
Lucien-Christophe Hernandez