C’est la dérision incarnée qui occupe la scène du Sorano cette semaine. C’est aussi en habituée des lieux (Que je t’aime et La vieille dame au bois dormant en janvier 2009) que Clémence Massart traverse le plateau sous la direction de Philippe Caubère – blanche et improbable tenue d’asticot à fraise élisabéthaine, tête ébouriffée de cacatoès et bras replié sur l’accordéon qu’on lui connaît.
Elle se met à entonner un chant anglo-français évoquant sans retenue son humble tâche de larve : consommation de matière en décomposition, déjection, remise en bouche de ladite matière, nouvelle déjection...
"Un king peut voyager dans les tripes d’un mendiant"
Shakespeare au cœur des festivités, fil rouge de ce spectacle où l’on nous invite à retrouver dans un sourire notre juste place de mortel : démythifier la mort, disséquer la mort, rire la mort – ou simplement la rendre intime par une mise en mots. Et qui de plus approprié que le dramaturge baroque pour traiter ce sujet ! Nombreux sont les asticots dans la langue shakespearienne, et nombreuses aussi les tirades métaphysiques.
On ne peut naturellement pas faire l’économie d’Hamlet et de la savoureuse scène des fossoyeurs – le crâne du pauvre Yorick, exhibé par une pelle, donne au dramaturge l’occasion d’une réflexion sur les vanités humaines. La mort de Polonius, de même, prête à de truculentes remarques sur le nivellement social post-mortem – et l’asticot d’entonner "que vous soyez mendiant ou roi vous passerez tous par moi."
On y écoutera aussi nos poètes : le Baudelaire d’Une charogne, bien sûr – en explorateur du Beau dans l’art - mais aussi celui du Voyage, avec son éclatante apostrophe à la mort ("Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !") et son injonction qui devint pour toute une génération de plumes un véritable art poétique – "Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel qu’importe ?/ Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !").
En voyageur des limbes, de même, un Giono narrant les horreurs vécues, celles de la guerre des tranchées : dans Le Grand troupeau, la vermine grouille sur les corps et les rats disputent la chair humaine aux corbeaux – qui a lu les descriptions des cholériques dans Le Hussard sur le toit sait combien le romancier peut être précis en la matière…

Un clown face au gouffre
Etonnant comme on observait en ce soir de première des réceptions fort différentes. Certains spectateurs, écoutant le texte suivant, manifestaient leur surprise à entendre d’autres en rire : "Les rats venaient les renifler. Ils sautaient d'un mort à l'autre. Ils choisissaient d'abord les jeunes sans barbe sur les joues. Ils reniflaient la joue puis ils se mettaient en boule et ils commençaient à manger cette chair d'entre le nez et la bouche, puis le bord des lèvres, puis la pomme verte de la joue" (Giono). Il y eut même dans le public quelques grognements outrés pour sanctionner les éclats de rires.
N’est-ce pourtant pas ce mélange de registres que le clown vient chercher derrière une littérature qui ne le prescrit par forcément ? Même l’agonie de Mercutio dans Romeo and Juliet peut faire sourire si l’on prend le soin d’en relever l’ironie tranchante... Du reste, les tenues et postiches défilant sur le corps multiple de la comédienne n’aident pas au sérieux, de même que les voix travaillées avec art et l’accent british qu’elle affecte parfois.
Quelques longueurs, tout de même. La faute au choix de certains textes, probablement : le spectacle gagnerait en énergie si l’extrait de La mort (Vladimir Jankélévitch) était élagué. Aussi truculente que soit son interprétation (gros nez à moustache tenant doctement de tels propos : "Où je suis, la mort n'est pas ; et quand la mort est là, c'est moi qui n'y suis plus"), les minutes passent lentement sur ces propositions philosophiques.
Cette réserve mise à part, une proposition artistique cohérente et originale, qui ouvre la perspective de croisements littéraires et philosophiques au fil des siècles sans jamais se priver d’une décoiffante dérision. II - M. Ona