Amour, toujours...
Astataboops, trio de chanteuses d'amour, vient servir l'apéro au théâtre du Grand Rond. A sa manière.
Premières armes. En guise de viatique, l'oeil et la plume ; pour cible, l'apéro du théâtre du Grand Rond, Astataboops sur le semblant de plateau pour la semaine tout entière. Soir de première et la salle est pleine. Bref croquis de la scène : noire et rouge, la scène. Un cœur gros comme le monde, rouge sur fond noir ; une boîte rouge qu'on suppose être le piano annoncé par le programme, avec à sa suite bandonéon, concertina, clarinette et accordéon ; une chaise est rouge et la clarinette est noire. Un petit détail heurte le regard : la bouteille d'eau posée à terre et sur laquelle on peut lire une marque. "Ha ! Que l'on fasse taire la pub sur la scène des théâtres !" Cataloguée : faute de goût majeure.
C'est là qu'elles sont fortes, ces trois actrices ou chanteuses ou clowns ou, car rien n'est laissé au hasard. La faute de goût n'en sera pas une lorsqu'elles chanteront des Bésame mucho à soutirer des larmes sur fond de "Quand je bois Complex"... On en oublierait de griffonner et la tâche sérieuse. Juste ce qu'il faut, bien sûr.
Difficile de ne pas reconnaître sa voisine, sa sœur, sa mère, sa femme peut-être ou soi-même, dans un des trois archétypes qui sont présentés au public. La stricte et sévère, qui n'hésitera pourtant pas à se faire soudain une tête de rock'n'roll. La femme fatale, la panthère, celle qui ouvre le bal en chantant Love me tender, ses yeux noirs plantés dans les vôtres au fond d'un miroir. Enfin, la gauche ; celle qu'aimerait bien mais qu'ose point ; celle qui, quand elle ose, est un peu "trop" parce qu'elle n'a pas l'habitude.
Ces trois femmes, toutes caricatures qu'elles sont, sortent tout droit de nos vies, petites ou grandes.
On les retrouve tour à tour solides comme des rocs, puis fragiles comme les tintements discrets des verres de l'apéro du Grand Rond. Elles naviguent entre le tragique et le comique, en permanence. Si la mécanique du rire est bien huilée et les ficelles grosses par moment, elles s'en sortent par une générosité et une sincérité de jeu exemplaires. Les personnages sont tenus jusqu'au bout et chantent l'amour, l'amour toujours, rien que l'amour, tes yeux tes bras et cætera.

Mais parlent-elles de l'amour tant que ça ?
Derrière cet univers chamarré, haut en couleurs, plein d'une apparente bonne humeur, on sent bien que la vie n'est pas rose comme un bonbon.
Elles se disputent et se jalousent, puis se réconfortent. Les coulisses de l'amour se font palpables, le making-off de l'amour plus connu sous le nom de solitude. On pourrait penser qu'elles attendent le prince charmant mais elles sont trop cyniques, les "trois petites truites crues", pour que ce soit vrai. Quand elles font rimer "couleur" avec "bonheur", elles n'oublient pas que le mot rime aussi avec "malheur".
Une des trois interprètes est enceinte. Elle l'assume sans trop en faire et cela n'enlève rien au propos parce que visiblement, dans le monde de la fiction, le prince charmant vient de se faire la malle. Une autre semble enceinte aussi mais à voir les cabrioles et l'énergie qu'elle déploie... Elle l'est bel et bien, pourtnt, elle aussi. Auraient-elles voulu nous faire comprendre que l'état de la femme enceinte n'est pas une maladie ou que, quoi qu'il arrive dans la vie, show must go on ?
En somme, on assiste à trois quart d'heure de spectacle livrés en un bien agréable patchwork de scènes de vies. Un bémol, cependant, sur la musique. Disons seulement qu'elle se laissera boire.
On pourrait toujours trouver une différence de niveau dans la maîtrise du chant, mais notre spectaculaire Betty Boop a des accents de rossignol et fait ce qu'elle veut de sa voix. Il doit être bien difficile pour les deux autres, même si leur travail vocal est très propre, de pouvoir rivaliser avec un tel organe. Il n'en reste pas moins que chacune brille dans sa discipline. Notre guindée Rock'n''roll aurait pu jouer Phèdre avec justesse et la maladroite de la bande utilise à merveille les ficelles du clown. Son rouge à lèvres dégoulinant en forme de trace de coup serait-il un nez de même couleur qu'elle aurait mal placé ? II
Marcellin