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Antigone et l'arc-en-ciel

Le festival "Pas de danse ?" achève son cycle
à la MJC Roguet sur deux oeuvres très différentes
de Pierre Meurier et du duo Pascal Delhay/Michel Raji.
"Liberté est un mot qui a fait le tour du monde et n'en est pas revenu." Henri Jeanson


Liberté est sans doute le mot sur lequel s'ouvre la dernière semaine du festival "Pas de danse ?", à la MJC Roguet, avec la présentation de deux créations, Antigone de la compagnie Bosphore Danse Théâtre (Pierre Meurier) et Un arc-en-ciel pour l'occident chrétien de Klassmute (Pascal Delhay et Michel Raji), quand la première évoque par son titre un symbole antique de la résistance, la seconde par son propos la question de l'esclavage, l'une et l'autre portées par des jeteurs de passerelles entre danse et hors-danse.

L'écran est blanc, l'ampoule nue, sa lumière vive et invariable. Au sol la figure est sombre, allongée, indistincte dans son immobilité et son silence que n'accompagne aucune musique. Torse, une main douloureusement pliée dans le dos – une main qui lentement, très lentement, se dresse. Sursaut, discret mouvement du pied, reptation, station debout plus tard, alternant les poses fixes empruntées aux frises antiques, les marches épuisées, étirements et recroquevillements.
Etrange visage que celui qui se révèle dans la brillance bleue de la lumière noire, épaisse peau percée évoquant en une seule masse le masque de tragédie antique, le clown et le crâne. Dessous les bras battent, claquent contre le corps dans l'obscurité. Chutes, crissements électroniques, lointaines guitares saturées, voix, tandis que la figure titube, glisse, se lance en une ronde maladroite aux allures de transe, de supplique et d'offertoire. Se démasque. Noir.
Plus tard, ailleurs. "I met a man, I didn't know his name" – lever de nuit sur la pénombre, un maigre échafaudage de branches, deux formes dont l'une entreprend le douloureux apprentissage du mouvement, accède à la marche, tend vers la lumière tel un insecte : un animal humain, haletant, dont les mots soudains venus disent la femme, le monde, plus tard la négritude, l'esclavage. Evolution. Battent les tambours, les cycles électriques du son, le ressac – les voici deux, unis et affrontés, partagés entre égoïsme et fraternité, l'un portant, l'autre porté, opposant le figure d'un Christ atteint de déréliction à celle du masque qu'on dit "primitif", échangeant leurs oripeaux, enlacés. "J'avançais tout nu dans la prairie de mes malheurs"...


Cela fait presque douze ans que Pierre Meurier, ancien soliste du ballet Joseph Russillo, a créé sa compagnie Bosphore Danse Théâtre comme un pont entre les rives d'Europe et d'Asie, plus encore entre celles du théâtre et de la danse, et donne à voir des créations éclectiques, souvent empreintes d'un humour rare dans la discipline. Reste que sa dernière création, Antigone, convainc assez peu en l'état : ne seraient son titre et les deux citations accompagnant son travail – l'article 18 de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme garantissant les libertés de pensée, de conscience et de religion, et une citation de Rudolf Laban sur la synthèse de l'esthétique, du constructif et du religieux dans la danse – on aurait peine à y lire "liberté" ou quelque autre mot.
Non que l'homme manque d'idée ou de maîtrise – au contraire – mais aucune des deux ne parvient à la clarté, encombrées de ce qui semble être l'empilement de toutes les formes, ficelles et manies de la danse voulue contemporaine : mouvement "vernaculaire", commun, opposé au geste "classique", recours appuyé à une manière d'anti-danse faite de silence et d'immobilité, imbuvable univers sonore de crachotements électroniques, arythmies, trébuchements et l'on en passe. Rien de contestable en soi, mais une sensation d'imprécision dans le propos comme dans la recherche, un inachèvement que le recours au discours (titre et citations) ne suffit pas à éclairer. A suivre, sns doute, car les choses ne sauraient en rester là.
La compagnie Klassmute, elle, présente clairement un premier état de sa création 2009, dont la version achevée ne sera donnée qu'à l'automne. De la "poésie danse", selon sa ligne, un "mystère vaudou" mêlant le texte au geste sur une thématique assez claire, celle de l'esclavage s'il faut en croire les blues a capella ouvrant et fermant l'oeuvre, l'affrontement du noir et du blanc, les mouvements de dominance et de soumission qui la traversent et la saveur même des textes.
Une création en devenir se prête peu à la critique. Notons simplement la clarté et la cohérence de l'écriture, le beau mouvement de l'animalité vers l'humanité, les moments d'émotion ou de bon équilibre ; et regrettons, en guise de contrepoint, le texte du poète haïtien René Depestre, sinon fade, du moins encore loin d'avoir trouvé son juste poids dans l'ensemble, comme la convention un peu lourde, démonstrative, qui entache tant le propos que les moyens par lesquels il est donné. Au final, le balancement séduisant d'une cérémonie initiatique à la liturgie encore incertaine. II

Jacques-Olivier Badia

Un arc-en-ciel pour l'occident chrétien
Pascal Delhay et Michel Raji ; en bas, Pierre Meurier. (Photos Djeyo / CdlP)







Danse

Antigone /
Un arc-en-ciel pour l'occident chrétien


Cie Bosphore Danse Théâtre / Cie Klassmute.
De et avec Pierre Meurier, Pascal Delhay, Michel Raji.
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Antigone