Article paru le 4 octobre 2008
L'avez-vous remarqué ? Chaque saison de théâtre ou presque voit prédominer un genre, quelques auteurs, sans que personne ne se soit concertés sur l'affaire. Ainsi, côté auteurs, voit-on les noms de Copi et Valetti monter régulièrement à l'affiche. Pour ce qui est des genres, le vaudeville semble vouloir prendre cette année plus de relief qu'à l'accoutumée, Feydeau en tête : le Grenier de Toulouse revint en début de saison avec son excellent "Fil à la patte" à deux visages ; la Violette a donné "Par la fenêtre" et "Feu la mère de Madame" ; et Labiche est entré au Pavé pour les fêtes avec "Le plus heureux des trois". La salle Nougaro livrera pour sa part sa scène à la Cie Coeur et Jardin, qui revient à Feydeau en donnant "Chat en poche", créé en octobre au Grenier Théâtre.
Tenter de retracer une intrigue de Feydeau
relève toujours de la gageure. L'auteur, on le sait, ne perd jamais de temps, empile les quiproquos, pataquès et péripéties sans laisser respirer comédiens ou spectateur, entortille les fils jusqu'à la pelote. Et, tirant sur un seul brin à la toute fin, dénoue en un seul geste l'affaire qui semblait si compliquée.
Soit donc Pacarel, négociant en sucre enrichi sur le dos des diabétiques. Aussi désireux d'être élu député que de placer sa fille, Julie, le voilà qui se pique de monter l'opéra composé par cette dernière, une resucée du "Faust" de Gounod. Mais où trouver le ténor ? Qu'à cela ne tienne, il ira chiper à Bordeaux le célèbre Dujeton sous le nez de l'Opéra Garnier, avant de le lui refiler avec l'oeuvre de sa progéniture - et le parvenu de télégraphier incontinent à son ami Dufausset pour qu'il débauche l'homme.
Ainsi débarque, quelques jours plus tard, un jeune homme bien fait que Pacarel prend illico pour Dujeton et présente sans trop de précision à toute la maisonnée. Il y a là les Landernau (monsieur et son épouse, l'abondante Amandine), amis intimes (...) ; Marthe, seconde épouse de Pacarel ; Julie sa fille, Tiburce le domestique et, débarquant sans crier train ni gare, Lanoix de Vaux (!), fiancé non consentant de Julie. Dire que le jeune homme fait quelque effet à ces dames serait au-dessous de la vérité. Et lui-même trouve quelque charme à Marthe, qu'il confond avec Amandine, jusqu'à lui adresser un galant poulet négligemment abandonné dans son panier à ouvrage.
A partir de quoi les choses se compliquent un poil, même sans détailler. Car Dujeton n'est pas Dujeton mais Dufausset fils, et bien incapable de chanter. Car le panier est celui d'Amandine et non de Marthe, en vertu de quoi le fameux poulet est lu par l'une au lieu de l'autre, suivi d'un billet de ladite Marthe tenant à un remboursement de six sous, mais pris pour une réponse ô combien volage, elle-même suivie de toute une correspondance para-épistolaire. Pendant ce temps, les fiancés complotent pour ne pas se marier et offrir Julie au supposé ténor, chaque mari croit l'autre trompé et le ténor de moeurs particulières, ce ne sont que frôlements et colonne Vendôme, colimaçons borgnes, traits de craie dans le dos, rendez-vous manqués, entrées, passages, sorties et confusion totale du faux Dujeton, rabaissé au rang de domestique surpayé après une audition calamiteuse.
Enfin, du moment que tout finit pour le mieux...
(...) Rien de nouveau, on s'en doute,
sous le soleil pleins feux du vaudeville, le genre ne s'y prête guère, mais du soigné jusqu'au moindre détail - et le détail compte, avec ce coquin de Feydeau. Décors, costumes aux petits oignons, tous dans leur jus et chamarrés à souhait, on cherchera en vain une calamiteuse montre-bracelet. Mise en scène ? Rien à dire, puisqu'elle est de Francis Azéma lui-même, qui n'oublie rien de ce qu'exige la mécanique implacable de l'oeuvre : entrées, sorties, glapissements, haut cris, coups de théâtre, rythme et énergie, tout y est et sans compter.
Le jeu des comédiens se montre à la hauteur, quand bien même on pourrait, en cherchant la toute petite bête, trouver entre eux quelques nuances dans la qualité. Leur plus gros problème ? ces adresses au public en aparté, si délicates à détacher du flot sans pour autant briser le rythme des répliques et qui, parfois, grincent un peu. Une broutille, vite perdue dans l'imbroglio de l'action et les interventions délicieuses de quelques figures - Valérie Coré, délectable dans son rôle de poule grasse énamourée ; Christian Thiébaut, raide fiancé sept fois tourneur de langue ; et Thierry Crouzet, Dufausset de bonne voix, qui ne se retient plus une fois l'intrigue bien posée.
L'intrigue... là se trouve sans doute le seul point qui chatouille. Non qu'elle soit mauvaise, mal ficelée, bancale. Mais, huitième pièce d'une jeune auteur de vingt-six ans fort désireux de prouver son talent et en retirer gloire et argent, elle cumule, amasse, entasse les péripéties jusqu'à l'excès, sans même prendre le temps d'une exposition sinon digne de ce nom, du moins suffisamment claire. Il faut donc un temps avant que la situation trouve son plein développement et, par voie de conséquence, les acteurs leur juste place. Rien de bien méchant pour autant, les comédiens de Coeur et Jardin n'y sont pour rien et ne laissent à cette minuscule imperfection aucune chance de gripper la mécanique.
Conclusion ? Vous pouvez y aller et acheter, comment dire?... Chat en poche. II
Jacques-Olivier Badia