Indétrônable Biscotte
"La biscotte" craque encore,
tous les mardis
à la Comédie Rive Droite,
désormais jusqu'à la fin du mois d'avril.
Article paru le 24 octobre 2008
On le sait depuis certaine scène d'anthologie de La cage aux folles, la biscotte est irrésistible. Impayable. Pour tout dire, indétrônable. Qui penserait, à voir cette modeste compagne de nos p'tits déj', qu'elle puisse recéler un tel potentiel comique ?
Le phénomène est pourtant confirmé - par la tranche, pourrait-on dire, et surtout par cette autre biscotte qu'Antoine Beauville et Larra Mendy donnent à (re)croquer sur la scène de la Comédie Rive Droite, à Saint-Orens, à partir de la semaine prochaine et jusqu'à la fin du mois de février. Teneur garantie en vitamines et bidonnants essentiels.
Soit François Coulon : individu de sexe mâle, Français originaire de là-bas, pété de thunes à n'en plus pouvoir après une fructueuse carrière d'épicier devenu grand-surfacier, conclue par la vente de ses affaires dans le but avoué de se la couler douce. Accessoirement menteur, noceur, jouisseur, radin, fiscalement incontrôlable, égoïste tendance omphalopsyque*, misogyne, célibataire baisouillard et bien décidé à le rester, célibataire - et baisouillard aussi - en la seule compagnie de ce bon Gaston, supportable puisque muet et pelucheux. Âge : cinquante ans moins un jour. Les préparatifs de la fête battent leur plein sous sa collection de trophées de chasse : "T'as pensé aux gonzesses ? Le format ? La marque, le modèle ?..."
En parlant de créature du beau sexe, v'là-t-y pas qu'en débarque une, tombée d'on ne sait où. Toute de blanc vêtue, pimpante ô combien, un vrai cadeau d'anniversaire. Hélas... "Je suis venir vous pourrir la vie, François", annonce-t-elle d'entrée de jeu. Inquiétant, ça. Eh oui : Elle, qui sait tout de lui, a été missionnée par On pour lui faire passer le goût de la fête. Le ramener dans le droit chemin, celui de la générosité, de l'attention portée à autrui, de la tolérance et de l'opéra classique. Des pantoufles, du mariage et des petits n'enfants. De l'industrieuse humanité. "...Dis donc Gaston, ça sent la journée de merde, ça."
Il faut bien le reconnaître : d'électrocution sauvage en beurrage de portable, du chèque à l'aveu et d'annonce en tango sous la surveillance constante d'une poubelle à pédale - et que dire d'Eglantine - les choses se présentent mal. "Ah, tu verras, tu verras..."
Dans la famille "Culte ou pas loin", je demande La Biscotte. Le café-théâtre a beau avoir l'indécrottable manie de crier au triomphe avant d'en voir l'ombre du museau, certaines de ses créations - pas si nombreuses, quoi qu'on en dise - connaissent de tels succès que l'étiquette leur pend aussitôt au col, et La Biscotte en fait partie. Salle comblissime dès la première, un public remonté comme horloge normande applaudissant dès l'entrée des comédiens, au noir d'entre chaque scène et à tout bout de champ, tout le fracas qu'il faut à la fin, voilà des signes qui ne trompent pas.
C'est qu'Antoine Beauville a mis dans cette comédie pas boulangère pour un rond tous les ingrédients nécessaires. Côté incontournables, ce ressort inusable qu'est l'opposition des contraires, appuyé de tout son poids sur une situation improbable ; un texte farci d'imparables répliques comme une dinde de fêtes l'est de marrons, agrémenté de ce qui ressemble bien à des improvisations de haut vol ; et une énergie phénoménale d'un bout à l'autre de la pièce. Plus personnels : un jeu à tout casser, un poil cabotin mais ô combien efficace chez lui, frais et délicieusement contrasté chez elle, liés par une connivence née de cinq ans de partenariat scénique ; plus de tendresse qu'on ne l'attendrait, bien amenée et bien jouée ; et une façon assez peu fréquente de se servir d'un quatrième mur bien présent, mais comment dire ?... poreux, qui lui donne l'occasion et le moyen de jouer en toute fausse innocence quelques tours pendables au public.
Le chafouin de service trouvera bien quelques facilités là-dedans, c'est la loi du genre. Mais il y trouvera surtout Antoine Beauville, coulé dans son texte comme pied en chaussette. Imaginez-vous La cage aux folles sur scène sans Poiret et Serraut ? Le Père Noël est une ordure sans Splendid ? Jacob sans Delafon ? Eh bien, il n'y a pas de Biscotte sans Beauville - la pièce, d'ailleurs, n'a jamais été jouée que par lui à ma connaissance, contrairement à une pratique bien ancrée du café-théâtre qui veut qu'un texte à succès soit monté un peu partout en même temps. Vous en prendrez bien une petite tranche ? II
Jacques-Olivier Badia
*
Omphalopsyque : dont l'âme siège dans le nombril.