accueil/critiquesà veniragendaaccueil à côtésliens

En l'absence de...

La Cie La Tortue clôt le festival "Pas de danse ?"
à la MJC Roguet avec "Les anges aussi s'absentent".
Un titre par trop prémonitoire...

Le point d'interrogation tombant à la fin du nom du festival "Pas de danse ?" le laissait bien entendre : ce qu'on y présenterait ne serait pas seulement de la danse, ou pas vraiment, ou pas exactement, et certaines des propositions qu'on y vit depuis le début du mois allèrent bien dans ce sens. Les anges aussi s'absentent, de la Cie La Tortue, clôt la manifestation à rebours de ce principe puisque danse il y a. Trop de danse, oserait-on dire, car trop voulue comme telle, trop pesamment – et, hélas, encombrée de trop d'erreurs sur ce trop d'intentions pour ne pas en souffrir.

"Quatre points", dit la présentation du spectacle, "sont vitaux à l'être humain : le corps, l'espace, la possession et l'amour." A chacun, alors, de les défendre, comme les défendent par le geste et la note Eléonore et André Stern en quatre variations courtes. Ainsi :
La jeune fille et la mort, d'abord, illustration de la lutte du corps contre la maladie et la mort, dont le titre évoque irrésistiblement les danses macabres de la fin du Moyen-Age et leurs cortèges de squelettes gambadant. La jeune fille en question y tournoie inlassablement en justaucorps à teinte de chair, exprimant par le moindre de ses gestes la vitalité dont la naissance l'a dotée, la floraison de la femme, puis les assauts de la souffrance. Lumière noire, voici la jeune fille squelette, menaçante camarde à phalanges crochues ; retour du jour et de la chair, résurgence de l'obscur et de l'os, de la chaleur, d'un froid de géhenne. Mais la mort, on le sait, est invincible...
Exiguïté. Un mouvement collé au sol, le corps noué dans un appareil d'élastiques que chaque geste ne sait que rendre plus complexe, plus inextricable, quand il voudrait en libérer la chair. Quelques planches et quelques caisses : une manière de Pierrot féminin mi-parti de noir et blanc, d'ajusté et de flottant, aux gestes d'ailes semant on ne sait quoi dans l'espace, répétant le cycle des gestes de possession. Et une forme de possession, encore, enfin, avec Le petit chat perdu, métaphore gestuelle de l'amour, du besoin de protection, en mouvements de quête et de satisfaction enroulés autour d'un panier blanc.
Là-dessus ou dessous, l'étrange musique "électroclassique" d'une guitare au son de piano, de violoncelle de contrebasse, de percussions au besoin, dont le fond sourd, grave et vrombissant impose la permanence d'une ambiance obscure, appesantie de tous les sens que lui confère le corps en mouvement.

Qu'il s'agisse de théâtre, comme en janvier avec la trilogie La louve noire / Femina Vox / Le rôdeur, ou de danse aujourd'hui, La Tortue semble toujours affligée du même appareil de qualités et de défauts – dont les seconds, hélas (bis), font regretter de n'avoir pas connu ce que les premiers promettaient. Ses qualités sont celles d'une troupe aux talents multiples et bénéficiant d'une très réelle expérience de la scène, ne manquant pas d'idées et dont les intentions comme les moyens valent bien ceux de leurs confrères de planches ; son principal défaut, une propension à la lourdeur expressive, à l'effet, au forcé, que plombe encore ici une création entachée de trop d'erreurs pour lui accorder l'excuse de l'accident.
Passons rapidement sur les compositions musicales d'André Stern, excellent guitariste dont l'électroclassicisme – l'hybridation de la musique classique et de l'électronique, selon sa propre définition, par l'intervention de la machine non sur la production ou le nombre des sons, mais sur leur conversion – reste en deçà de bien des créations contemporaines et, par son a priori classicisant, passe à côté de la richesse créative qu'il pourrait offrir pour se réduire à un nouvel effet, musical celui-ci.
Pour le reste, que vit-on ? Une danseuse dont la grâce et la technique dénotent de longues années de travail à la barre, généreuse et sincère, mais elle aussi encombrée d'un appareil gestuel dont l'expressivité ramène à un néo-classicisme mâtiné de ballet romantique et un poil passé de mode, que quelques mouvements plus contemporains ne suffisent pas à éveiller à notre temps. Choix respectable au demeurant, s'il n'avait été mis à mal par trop d'erreurs : une tête emmêlée dans un voile ; une transformation maladroite du costume ; le corps entier perdu en désordre dans son fatras d'élastiques, claudiquant dans le noir pour quitter la scène ; plus tard, égaré jusqu'à briser la posture, le temps pour l'oeil de retrouver les coulisses vers où tendait le déplacement ; et là-dessus écart raté, manque d'ampleur du rassemblé comme du développé, imprécision générale des positions et des appuis, chorégraphie parfois bavarde et l'on en passe.
Le critique, quoi qu'on en pense, n'aime pas mordre trop durement. Aussi se demande-t-il, à la fin, s'il n'y a pas dans son jugement question de goût, problème d'incompréhension ou autre lacune. Hélas (ter), le très peu d'enthousiasme du public à saluer l'oeuvre le conforte dans son opinion. Ratage d'un soir calamiteux ? Il faut l'espérer. II

Jacques-Olivier Badia

Les anges aussi s'absentent
Eléonore Stern. (Photos Djeyo / Le Clou dans la Planche)








Danse
Les anges aussi s'absentent
Cie La Tortue
Chorégraphie et danse : Eléonore Stern.
Création musicale : André Stern.
Création lumières : Giancarlo Ciarapica.

galerie d'imagesportrait (vide)interview (vide)
Les anges aussi s'absentent 2