accueil/critiquesà veniragendaaccueil à côtésliens

Coeurs en lit à impériale

L'amour, même pas peur !, ce serait l'histoire
de deux filles encombrées d'un lit, d'un immense chapeau
et d'amour tout plein partout. Hélas.

"Nous habitons dans la même chambre et nous dormons dans le même lit,
chère Madame. C'est peut-être là que nous nous sommes rencontrés."
Eugène Ionesco, La cantatrice chauve


Dans le grand jeu des sept familles du théâtre (d'accord, il y en a plus), piochons chez les Bonbons de l'Eté et tirons sans crainte L'amour, même pas peur !, que donne la compagnie Tête Bêche pour deux semaines au Théâtre du Grand Rond. Car cela faisait bien cinq mois, le plein hiver et Vent Divin qu'on n'avait pas vu si joyeux délire gestuel sur la scène de la rue des Potiers – décor, paroles et coeur en plus – entendu de si enthousiastes applaudissements qu'il fallut aux comédiennes interrompre les saluts pour satisfaire une insistante pépie avant dessication complète. "Un spectacle à ne pas manquer", comme disent les folliculaires...

"On n'a pas peur du chat, non..."
Nul ne sait où, quand et comment leur histoire a commencé, mais on ne saurait imaginer plus unies que la grande Dulcine et la 'tite Dudu, qu'à côté les doigts de la main c'est de la rigolade.
Les deux gamines post-prépubères partagent tout comme par évidence : même étage de l'immense lit à impériale et mêmes songes de chats, chiens et bébés étouffés ; même goût du vêtement rouge et du gant de ménage en caoutchouc jaune ; même et unique paire de lunettes, baskets semblables, mêmes souvenirs, mêmes jeux même ennui, même échelle de fer à la peinture écaillée. C'est bien simple, ce qui démange l'une, l'autre le gratte – si c'est pas de l'amour, ça...
Enfin, presque. C'est que la grande Dulcine a tout de même un rêve, un obsédant désir étranger à Dudu : l'Homme, cet inconnu qu'elle voudrait tant connaître, de préférence sur quelque grève lointaine au coucher de soleil romantique, et avec quel amour s'il vous plaît, quelle tragique exaltation – "et là il me voit, il rougit, il pâlit à ma vue" et patati et cetera. Ce sont là déclarations à écailler un peu plus une échelle de fer et, passé le temps du jeu, inquiéter un brin une Dudu indifférente à l'appel des sens.
Plus encore lorsque Dulcine part sur un "je t'aaaiiime" à grand fracas, laissant une Dudu bien éplorée. Les "j'm'en fous ; j'vais m'bourrer la gueule" n'y peuvent rien, l'insoucieuse enfance et sa concorde se sont enfuies avec elle. Ne reviennent pas au retour de la femme-Dulcine, rutilante, royale de port et haut coiffée, grande venue faire sa grande valise en vue du grand départ. Ainsi naissent les plus terribles tempêtes de coeur, orages, chantages et supplications, jusqu'à ce que l'amour impose l'acceptation de l'inévitable. Cela s'appelle grandir, dit-on.

"Alors, madame a fait l'amoouuur ?"
Lisant ce qui précède, on pourrait croire avec un poil de condescendance à un de ces spectacles jeune public traitant sans grande originalité le thème rebattu du passage d'enfance en acné et au-delà. Eh bien oui mais non, et y souscrire serait s'enfoncer assez profondément l'index dans l'orbite. Tout public, le spectacle l'est certainement, disons visible de sept à septante-sept ans ; mais il y a tout de même plus.
Plus, quand le qualificatif de survolté peine à rendre compte de l'énergie déployée par Aurélia Labayle et Solveig Halloin. Pas de triche : gestuel jusqu'au mouvementé, leur théâtre circassien mêle emprunts mimiques, clowneries, acrobaties de chambre et même geste chorégraphique avec un entrain redoutable, qui ne connaît de pauses et lento que pour soigner le rythme, reprendre équilibre et partir sur de nouveaux rebonds.
Plus, par le jeu malicieux des clins d'oeil et références – le thème amoureux, reconnaissons-le, offre ample provision en la matière. Notons en vrac échos alexandrins – "il me faut partir et vivre ou rester et mourir" – un "Ne me quitte pas" quelque peu musicoclaste, un détour par Gainsbourg ou le world famous "I Put a Spell on You" (plutôt côté Screamin' Jay Hawkins, de préférence à la trop sage Nina Simone), via l'antre du Roi de la Montagne (Peer Gynt). Que du goûteux.
Plus, enfin, quand le rire fait naître l'émotion plus qu'il ne la contrarie. Minceur vaut ici finesse tant le fil, tenu tendu jusqu'à la rupture (c'est de circonstance), est tressé-taillé brin par brin avec une délicatesse joliment mussée sous la pitrerie. Une manière de "je t'aime un peu, beaucoup...", dont chaque effilochure balance sans paraître y toucher un émoi en coup de pied à la lune, enchevêtre et démêle à sa façon toute la pelote des sentiments nés d'amour, rupture et consolation.
Du rire, quelques larmes, bien du talent et du charme – "I put a spell on you", c'est bien ça : un sortilège rigolard. II

Jacques-Olivier Badia

L'amour même pas peur
Quand l'amour tourne autour du lit... (Photos Djeyo/Le Clou dans la Planche)









Théâtre
L'amour, même pas peur !
Cie Tête Bêche.
De et avec Aurélia Labayle et Solveig Halloin.

galerie d'images (vide)portrait (vide)interview (vide)
L'amour même pas peur