Le temps maussade, les vacances et autres morosités n'y peuvent rien : le bar du théâtre du Grand Rond est comble comme aux meilleurs jours, vibrant de ces brouhahas apéritifs qui annoncent les bonnes soirées autant que d’expectatives : d’un côté celle des fans d’Alfie Ryner Memorial – et ils sont assez nombreux – qui savent déjà à quoi s’en tenir et en bavent de plaisir et d’avance ; de l’autre celle des curieux ignorants, qui se demandent à quelles notes leur oreille va être rongée. Ils ne seront pas déçus du voyage…
Trash jazz
Impossible de deviner de quoi il va retourner au premier abord. Les instruments sont assez attendus : saxophones, trombone à coulisse, batterie, contrebasse, guitares, rien que du classique pour une formation jazz. Les musiciens portent costume, cravate et entrent pépèrement, rien à signaler. Mais voilà-t-y pas que la contrebasse commence à marquer le tempo, la batterie à donner de la caisse claire et du charleston – jusque-là tout va encore bien – la guitare à grincer de la corde telle une serrure centenaire tandis que l'un, saxophoniste de son état (on le saura plus tard), empoigne un mégaphone rescapé d’on ne sait quelle manif’ et s’emploie à y grogner dedans. En espagnol. Dans une brouillasse sonore dont n’émerge guère qu’un fort peu civil "tu peux rigoler, enculé de ta race !" – en français (?...), pour le coup.
Le ton est donné : jazz, indéniablement, mais pas mal trash, énergique, marqué par un mépris punkoïde des convenances, le goût du "gros son" comme celui des arpèges soignés, et quelque chose de goguenard dans l’attitude comme dans la musique. Démonstration par l’exemple avec le morceau suivant (tant pis pour les titres, ce sont des instrumentaux), dont la guitare râpe l’oreille comme au bon vieux temps d’un métal qui s’appelait encore hard rock et une construction qui évoque le lointain souvenir de Magma – Maman, quarante ans déjà…
A quoi s’ajoutent, pour faire bon poids de son, les cuivres éclectiques et enjoués de Paco Serrano et Guillaume Pique, sax et trombones partis en balade entre langueurs (toute proportions gardées) groove et éclats hispaniques, ondoiements levantins et danses méditerranéennes, pouêts rigolards, raclures de fond de pavillon et solo doux au souffle asthmatique. On y trouvera même, histoire de rigoler, deux notes de sonnerie aux morts et, près du mur du fond, les fantaisies d’un tempo de contrebasse frappé de l’archet.
A partir de quoi il ne reste plus qu’à rouler, syncope furieuse ici, longue note étirée par là, "La cabra" tarentelle et "Oncle Ben" inspiré.
Mmmh, ça groove à San Pedro…
In memoriam qui ça ?
Inutile, on l’a compris, de chercher dans ce grand fatras musical les traces d’un quelconque hommage à un Alfie Ryner dont on ne connaît ni les origines, ni le parcours ni le style, pas même la taille des pantalons, pour la bonne et simple raison qu’il est imaginaire. In memoriam qui ça ? Personne. On y trouvera, par contre, le bonheur de jeu d’une formation dont l’éclectisme tient à deux raisons au moins : la diversité d’influences de ses cinq membres et un goût commun pour les musiques improvisées.
Les plus tranquilles, en apparence du moins, sont Loris Pertoldi à la batterie, dont la mine toujours renfrognée lui vaut de faire la nique à Buster Keaton pour le titre d'homme qui ne rit jamais – en tout cas pas derrière ses toms – et Guillaume Gendre à la contrebasse. Tranquilles ou pas, l'un et l'autre assurent en tout cas sans faiblesse leur rôle rythmique, et même un bon poil plus lorsque l'occasion s'en présente.
Les trois autres assurent l'essentiel de l'ambiance et du débourrage de tympans : Paco Serrano et son sax dévissé, Guillaume Pique au trombone follet et, tout raide dans son coin obscur, Gérald Gimenez aux guitares. Trois enfants pas sages dont l'esprit résolument hostile au lieu commun musical trouve matière à se lâcher dans des morceaux aux titres parfaitement obscurs, "X-flat", "Toz" (le chanteur freggae/funk, la carabine 22 LR ?) ou "Amalak Abet Abet".
Peu importe les titres, seule compte la musique. La musique, et l'ambiance survoltée qu'elle génère à tout coup par la grâce de son free swing latino-hardeux tendance fusion trashorientale. Aux cigales de comptoir : vous buviez, ne vous déplaise ? eh bien, écoutez maintenant. De toute façon, vous n'aurez pas le choix... II
Jacques-Olivier Badia