Décollage. Les spectateurs encore échauffés par la soirée d’été pénètrent dans le sas d’une navette spatiale, ou plutôt la salle de réception des délégués de différentes ethnies extraterrestres dans une navette internationale et intersidérale. Deux portes latérales en forme de pyramide, des peintures imitant un faux marbre extrait dans une planète où esclavagisme et mutants vivent de concert. Une porte centrale d’où jaillissent des émissaires des différentes colonies à visage humain.
Conditions de vol optimales. Comme toute station orbitale, elle est gérée par un équipage zélé, dont deux délicieuses hôtesses faisant office d’annonceurs des avancées guerrières et politiques des différents peuples qui secouent la galaxie. Avec une diction hallucinante, elles sont les hérauts qui annoncent la venue des différents délégués de ces peuplades.
Désamorçage des réacteurs. Viendront sur scène le Déséquilibriste, le Coureur de Hop, le Bonhomme Nihil, le Chanteur en Catastrophe, l’Homme Nu, l’Esprit et encore bien d’autres personnages singuliers et farfelus.
Descente enclenchée. Le public sourit et ne cherche plus à saisir ce qui se passe. Impact sur le sol neptunien. Le rire pour décrire l’homme déstructuré.
Alors qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Des élucubrations ? Quel est le projet ? Comme le dit Novarina, il ne veut pas amener son public d’un point A à un point B, il veut le surprendre, le pousser à croire. Croire qu’il a tout saisi, croire qu’il est égaré. Les acteurs choisis pour cette pièce sont brillants, de ceux qui donnent de la qualité à tout ce qu’ils déclament. Et quand le texte est aussi étonnant et comique que celui-ci, cela fait des étincelles. Les accumulations de peuplades, de fonctions, de cataclysmes, de changements de statuts politiques et religieux font comprendre à chacun toute la vanité de notre histoire, de l’homme, animal pensant.
Que ces tribus soient acteurs du passé ou du futur, leurs membres se trouvent placés dans une ligne des temps en forme de ressort, revenant toujours vers l’échec, la guerre, l’idolâtrie, la bestialité.
Comment se définir en tant qu’homme quand les sociétés passées, contemporaines et futures ne sont qu’un ramassis de morts, de moutons ou de fous ?
Un théâtre magistral de dérision assumée
Le travail scénique est magistral, les acteurs très précis, dans les gestes, entrechats, mimiques concordant avec les sons venant des coulisses. Un accessoiriste talentueux, acteur à part entière, permet toutes ces ingéniosités théâtrales. Les acteurs utilisent un ton juste, sérieux dans leur diatribe alarmante et dingue. En plus de jouer, ils chantent, déclament, proposent des passages improvisés d’un opéra génial.
L’assistance ne peut que crouler sous les larmes de rire lorsqu’un des comédiens, vêtu d’un costume digne de l’extraterrestre de "La soupe aux choux", imite l’amant, la dame, le mari, les pigeons voyageurs d’une histoire rocambolesque, spatiale et baroque à la fois. Deux comédiennes aux voix claires, délicieuses et touchantes, entonnent des couplets qui semblent mélodiquement familiers, mais aux paroles décalées. De même, les allées et venues d’un homme en rouge se disant "la Parole portant une planche" déclenchent les rires nerveux de toute la salle.
Longue, sans le côté négatif du terme, cette pièce est parfaitement maîtrisée, les tableaux s’enchaînant sans encombre. Un excellent rythme, de très bonnes idées graphiques (un énorme rocher en forme de tête de mort, un pantin géant pour les représentations à grande échelle), et poétiques (un des acteurs figure sa pensée vouée au néant grâce à une poignée de sable rouge). Les costumes, entre l’esthétique de l’émission "Palace", les séries pour enfants (Goldorak ou les Bisounours) ou encore celle des curiosités des foires aux monstres, sont étincelants, ajoutant au dynamisme de la pièce.
On adore les deux présentateurs télé, conducteurs de leur navette spatiale qui, retenue par des bretelles aux épaules, leur enserre la taille. Des rappels culturels sont sans cesse proposés (une longue tablée rappelant la Cène parcourant la scène, justement ; un acteur vêtu de rouge, les cheveux longs, le teint cadavérique, ressemblant grandement au Dracula de la légende cinématographique).
Un grand moment de détente, de ridicule assumé, de dérision du théâtre dit contemporain aussi. Pas de demi-mesure, du grandiose fracassant, beaucoup de tendresse et de délicatesse. Une maîtrise du théâtre, une efficacité du mot illogique, Valère Novarina et les comédiens nous gâtent grandement !
II
